São Tomé and Príncipe
Une flûte en bambou fait entendre ses premières notes. Puis les percussions accélèrent et les comédiens entrent en scène. Dans une cour entourée d’habitations, sur l’île de São Tomé, des hommes vêtus de costumes flamboyants, coiffés de perruques et de chapeaux haut-de-forme, font revivre une tragédie issue de l’imaginaire médiéval européen.
Pendant plusieurs heures, la troupe Formiguinha da Boa Morte danse et joue au rythme de l’orchestre. Au cœur de la représentation : le Tchiloli, une forme de théâtre traditionnel introduite dans l’archipel par les Portugais au XVIe siècle et devenue, au fil des générations, une composante singulière du patrimoine culturel de São Tomé-et-Principe.
Le spectacle s’inspire de récits associés à la dynastie carolingienne, qui domina une grande partie de l’Europe occidentale entre le VIIIe et le Xe siècle. L’intrigue met notamment en scène Charles le Jeune, fils et héritier de Charlemagne, qui tue un chevalier lors d’une partie de chasse. Le marquis de Mantoue, oncle de la victime, réclame alors que l’empereur lui-même soumette son fils à la justice. Charles le Jeune est finalement condamné publiquement.
La pièce est interprétée dans un portugais ancien, témoignant de l’origine européenne du récit. Mais, à São Tomé, le Tchiloli s’est transformé au contact de la société locale, intégrant progressivement ses pratiques et ses références culturelles.
« Les gens aiment cette tradition parce qu’elle aborde un sujet très concret : la justice », explique Marco Carvalho, 61 ans, musicien de la troupe et interprète de la flûte traditionnelle pitu. Celui qui consacre plus de trois décennies au Tchiloli insiste sur la portée universelle du récit : « La justice ne fait aucune distinction entre les riches et les pauvres. »
Pour les autorités culturelles de São Tomé-et-Principe, cette dimension explique en partie la vitalité de la tradition. Le ministère de la Culture présente le Tchiloli comme un « art unificateur », estimant qu’il rappelle la primauté du droit et les vertus du dialogue tout en favorisant le vivre-ensemble et la coexistence pacifique.
Une tradition née de l’histoire coloniale
L’histoire du Tchiloli demeure toutefois indissociable de celle de la colonisation portugaise. La tradition théâtrale n’est pas née à São Tomé : son origine remonte à des récits et à des formes culturelles européennes introduits dans l’archipel il y a plus de 500 ans.
Marco Carvalho le reconnaît sans détour : « Le Tchiloli en soi n’est pas originaire de l’île. C’est un art adapté de la culture européenne. »
Cette origine extérieure n’a cependant pas empêché le théâtre de devenir un élément durable de l’identité culturelle locale. Selon le ministère de la Culture, la pratique s’est maintenue au fil des siècles en prenant une forme propre à l’archipel et en intégrant ses valeurs culturelles.
Cette transformation illustre la manière dont une tradition importée dans le contexte colonial peut, sur plusieurs générations, être réinterprétée et réappropriée par les populations qui la pratiquent.
Dans le public, le message de la pièce conserve une résonance immédiate. Maribel Borja, 19 ans, estime que le spectacle véhicule une leçon essentielle : « Tout doit être juste. Qui sème le mal récolte le mal. »
La transmission comme enjeu de survie
La pérennité du Tchiloli dépend désormais largement de sa capacité à attirer de nouvelles générations de comédiens et de spectateurs. À 35 ans, Jardel Moniz Fernandes vient de réaliser un rêve d’enfance en rejoignant la troupe Formiguinha da Boa Morte. Il y interprète Ganelon, personnage qui, dans les récits carolingiens, trahit Charlemagne au profit des Sarrasins lors de la bataille de Roncevaux.
« J’adore tout ça, vraiment tout : la danse, le son de la flûte, le tambour », raconte-t-il.
L’acteur entend à son tour transmettre cette pratique à ses enfants. « J’ai deux enfants, et je vais bientôt commencer à préparer mon aîné à devenir comédien », affirme-t-il.
À São Tomé, la transmission du Tchiloli repose ainsi sur une chaîne de générations qui permet à un récit médiéval européen, arrivé dans l’archipel avec la colonisation portugaise, de continuer à vivre dans un environnement culturel profondément transformé. Sur scène, les personnages de Charlemagne, Charles le Jeune, le marquis de Mantoue et Ganelon appartiennent à un passé européen lointain ; dans les cours de São Tomé, leur histoire continue pourtant de servir de support à une réflexion contemporaine sur la justice, le dialogue et la transmission.
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