Burkina Faso
Dans un pays aride et enclavé où l’agriculture est confrontée à la rudesse croissante du climat, des producteurs burkinabè démontrent que l’ananas peut prospérer malgré des conditions réputées peu favorables. Une expérimentation agricole devenue, sous l’impulsion des autorités, l’un des emblèmes de la quête de souveraineté alimentaire.
À Ouagadougou, des canards déambulent entre les rangées d’ananas. Sous leurs pattes, la terre est rouge, sableuse et caillouteuse. Le paysage est aux antipodes des terres tropicales luxuriantes auxquelles le fruit est habituellement associé. Pourtant, dans cette exploitation située au cœur du Burkina Faso, les plants se développent bel et bien.
Cette réussite agricole est portée notamment par Oumarou Compaoré, agriculteur issu d’une famille de cultivateurs, qui s’est lancé dans la production d’ananas pendant la pandémie de Covid-19. Son parcours illustre à la fois la persistance des préjugés sur les capacités agricoles du Sahel et la volonté de certains producteurs de les dépasser.
"Nous avons nous-mêmes été victimes de ces stéréotypes", explique-t-il. "Nous nous disions que nous sommes dans un pays sahélien. Tout ce que nous pouvons faire, au bout du compte, c’est du coton, du maïs ou du sorgho".
Son expérience l’a conduit à remettre en cause cette évidence supposée. "L’ensoleillement dont nous disposons dans ces pays sahéliens constitue en réalité un avantage pour l’agriculture, comparativement aux pays côtiers", estime-t-il.
L’ananas est ainsi devenu, au Burkina Faso, bien davantage qu’une culture expérimentale. Il s’inscrit désormais dans une politique de réduction de la dépendance aux importations et d’adaptation de l’agriculture aux contraintes climatiques. Des plants sont notamment cultivés à l’intérieur d’une base militaire de Ouagadougou, tandis que la production fruitière figure parmi les initiatives associées aux objectifs nationaux de souveraineté alimentaire.
Cette ambition s’inscrit dans un contexte politique où l’alimentation occupe une place croissante. En avril, un panier d’ananas avait été placé aux côtés du drapeau burkinabè lors d’une longue interview télévisée du chef de la junte, Ibrahim Traoré, accordée aux médias internationaux. Les autorités mettent également en avant la progression de la production locale de concentré de tomate et ont annoncé en avril l’interdiction des importations de riz, officiellement destinée à favoriser la production nationale.
Une agriculture sahélienne qui cherche à diversifier ses cultures
L’expérience d'Oumarou Compaoré a inspiré d’autres producteurs. Kaba Séré raconte avoir d’abord observé l’exploitation avant de suivre une formation consacrée à cette culture. Les enseignements théoriques et pratiques lui ont permis de se lancer à son tour.
"Quand nous avons vu ce que faisait Oumarou, nous avons compris que c’était réellement faisable", témoigne-t-elle. Son exploitation compte désormais environ 60 000 plants. Pour elle, le constat ne relève plus de l’expérimentation : "C’est une réalité : les ananas poussent au Burkina".
Derrière cette diversification agricole se joue également une bataille culturelle. Au Burkina Faso comme dans d’autres pays africains, la consommation de produits importés a longtemps été associée à une forme de prestige. Luc Damiba, du Mémorial Thomas-Sankara, estime que la transformation des habitudes alimentaires passe d’abord par une évolution des mentalités.
"Nous avons toujours pensé, à travers la publicité, la télévision et les moyens de communication, que ce qui vient de l’extérieur est meilleur que ce qui vient d’ici", souligne-t-il. Selon lui, la promotion des productions nationales suppose donc de rompre avec cette représentation.
La question de la souveraineté alimentaire possède par ailleurs une profondeur historique particulière au Burkina Faso. Elle renvoie notamment à l’héritage de Thomas Sankara, président de 1983 à 1987, dont la politique agricole cherchait à renforcer l’autonomie du pays et à limiter sa dépendance à l’aide extérieure.
Beverly Ochieng, analyste senior chez Control Risks, rappelle que cette conception est profondément ancrée dans le discours politique et dans le tissu social burkinabè. Sankara défendait notamment l’idée que l’aide alimentaire ne devait pas se substituer aux moyens permettant aux populations de produire elles-mêmes leur nourriture : tracteurs, engrais et outils agricoles devaient, selon cette logique, contribuer à l’autonomie des producteurs.
L’alimentation au cœur de la stabilité politique
Ibrahim Traoré a largement revendiqué l’héritage de Sankara, en particulier dans sa contestation de l’influence occidentale et dans sa défense d’une plus grande autonomie économique du Burkina Faso. La souveraineté alimentaire constitue l’un des volets de cette stratégie.
Mais l’enjeu dépasse l’idéologie, souligne Ochieng. Dans un pays confronté à une situation sécuritaire difficile, à la pauvreté et aux effets du changement climatique, la capacité à assurer l’approvisionnement alimentaire constitue aussi un facteur de stabilité politique.
"Pouvoir avoir de la nourriture sur la table est extrêmement important", observe-t-elle. "Si vous n’êtes pas capable de nourrir un pays, les populations deviennent mécontentes".
La culture de l’ananas apparaît ainsi à la croisée de plusieurs impératifs : diversifier les productions, réduire certaines importations, valoriser les ressources locales et adapter l’agriculture à un environnement sahélien soumis à des conditions de plus en plus difficiles.
Pour les producteurs qui ont fait le pari de cette culture, l’enjeu est aussi de démontrer que les limites attribuées au climat sahélien ne sont pas nécessairement des fatalités agricoles. Dans les parcelles de Compaoré et de Séré, les rangées d’ananas offrent une illustration concrète de cette ambition : au-delà du fruit, c’est la capacité du Burkina Faso à produire davantage par lui-même qui est mise à l’épreuve.
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