Kenya
Erastus Mundia a quitté le Kenya dans le cadre d'un programme de travail mis en place par son gouvernement en collaboration avec la Russie. Il est mort au combat en Ukraine, et sa famille en tient pour responsable le ministre du Travail, Alfred Mutua.
Mundia, âgé de 38 ans et père de trois enfants, est parti en juin 2025. Il faisait partie des centaines de Kenyans à qui l'on avait promis des emplois civils bien rémunérés en Russie, mais qui ont finalement été contraints de signer des contrats avec l'armée russe, souvent sous la menace d'une arme.
La plupart n'avaient reçu qu'une formation militaire sommaire. Beaucoup ont trouvé la mort sur le front en Ukraine.
« Depuis que j'ai appris la nouvelle, je ne mange presque plus. J'ai l'impression d'être dans un autre monde », a déclaré à l'AFP Joséphine Ngoya, la mère de Mundia, en tenant dans ses mains une photo de son fils prise lors de la remise de son diplôme universitaire.
« J'ai l'impression que le gouvernement kenyan et Alfred Mutua nous ont trahis », a-t-elle ajouté depuis son domicile situé dans la région de Kakamega, dans l'ouest du Kenya.
Le Kenya estime officiellement que 291 de ses ressortissants ont été victimes du « recrutement militaire irrégulier » mené par la Russie, dont 19 morts et 32 disparus.
Mais un rapport des services de renseignement kényans, consulté par l'AFP, avance le chiffre de plus de 1 000 et affirme que des responsables étaient complices.
Trois sources kenyanes de haut rang proches du dossier — un fonctionnaire, un responsable de la sécurité et un avocat — ont déclaré à l'AFP que le ministre du Travail, M. Mutua, était impliqué à la fois personnellement et politiquement dans cette affaire de fraude.
L'AFP n'a pas pu vérifier ces accusations de manière indépendante. Après avoir initialement accepté de répondre à une interview, Mutua a finalement refusé de s'exprimer.
- « Une expérience qui change la vie » -
Le 26 juin 2025, Mutua a publié des photos de lui-même en compagnie de Mundia et d’une vingtaine d’autres personnes s’apprêtant à partir pour la Russie, affirmant qu’ils partaient saisir une « opportunité qui allait changer leur vie » et qui leur permettrait de gagner 115 000 shillings (900 dollars) par mois dans une usine de conditionnement alimentaire.
VOCAL Africa, une association kenyane de défense des droits humains, estime que la plupart des travailleurs figurant sur ces photos sont aujourd’hui décédés.
Mundia est décédé en janvier, selon ses parents. L'AFP n'a pas pu vérifier de manière indépendante ce qu'il est advenu des autres.
Mutua occupait initialement le poste de ministre des Affaires étrangères du Kenya lorsque le président William Ruto est arrivé au pouvoir en 2022.
Il a reçu son homologue russe, Sergueï Lavrov, en mai 2023, 15 mois après l'invasion de l'Ukraine par Moscou, le Kenya souhaitant diversifier ses relations commerciales malgré ses liens étroits avec l'Occident.
Après avoir été muté au ministère du Travail en août 2024, Mutua a pris la tête d'un programme de placement professionnel qui a permis à plus de 400 000 Kenyans de partir travailler à l'étranger.
Le Kenya dépend fortement des transferts de fonds effectués par les travailleurs expatriés. Selon le gouvernement, ceux-ci ont représenté plus d'un billion de shillings (7,7 milliards de dollars) l'année dernière.
VOCAL Africa a traité plus de 500 cas de Kenyans enrôlés de force dans l'armée russe, parmi lesquels environ 350 familles savent que leur proche est décédé.
Le texte qualifie Mutua de « principal responsable ».
« Il a signé tous ces accords », a déclaré Odhiambo Ojiro, de VOCAL Africa, à l'AFP.
« (De nombreuses personnes) ont connu une mort atroce parce qu'Alfred Mutua et ses complices ne pensent qu'à s'enrichir au détriment de la vie de simples citoyens pauvres. »
- « Une insulte envers les victimes » -
En mai 2025, Mutua a été interrogé au Parlement au sujet d'une affaire de fraude au recrutement concernant des travailleurs partant dans les pays du Golfe.
Il est apparu aux côtés de Festus Omwamba, directeur de l'agence de recrutement Global Face Human Resources, qui a depuis été arrêté et inculpé de traite d'êtres humains pour son rôle dans cette arnaque au recrutement russe.
« C'est Mutua qui était derrière tout ça, mais c'est Festus qui a été pris pour bouc émissaire », a déclaré à l'AFP un haut responsable des forces de sécurité kenyanes.
Cette affirmation a été corroborée par le fonctionnaire et l'avocat.
Jusqu’à présent, Mutua a échappé à toute sanction, sans parler de poursuites pénales, au grand désarroi des familles des victimes.
« Si le président comprend notre souffrance, il devrait limoger Alfred Mutua pour avoir envoyé nos enfants mourir là-bas. »
« Il devrait le licencier et l'envoyer en prison », a déclaré Julius Matee, un ami de la famille d'Erastus.
Ce responsable gouvernemental a déclaré à l'AFP que le président Ruto était parfaitement au courant de l'implication de Mutua dans cette affaire d'escroquerie russe.
« Ce type n'a rien à faire au sein du gouvernement. Il devrait être traduit en justice », a déclaré ce responsable.
Mais Ruto devra faire face à une élection difficile en 2027, et les membres du gouvernement lui apportent un soutien régional précieux, comme la base électorale de Mutua dans le comté de Machakos, près de la capitale, Nairobi.
L'ampleur du scandale russe a néanmoins conduit à la mise à l'écart de Mutua.
Lorsque le Kenya a envoyé son ministre des Affaires étrangères, Musalia Mudavadi, en Russie en mars afin d'obtenir l'assurance qu'aucun autre de ses travailleurs ne serait recruté de force, Mutua s'est vu refuser le droit de faire partie de la délégation.
« Mutua voulait venir avec nous (à Moscou) », a déclaré ce responsable gouvernemental. « (Mais) cela aurait été… une insulte envers les victimes. »
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