Sénégal
Surnommés "ceux qui restent", les enfants des migrants sénégalais disparus en mer, sont contraints de vivre dans l’angoisse insupportable ou la douleur insurmontable de savoir qu’un de leurs parents est mort ou porté disparu après la disparition de leur embarcation.
Leur nombre s’élève au moins à plusieurs milliers au Sénégal ces dernières années.
"Un jour, mon père a dit à mon frère et à moi qu’il voulait partir en Espagne et il nous a demandé ce que nous en pensions. Je lui ai dit : “Papa, ne pars pas, ne me laisse pas seule, je n’ai que toi et maman. À ce moment-là, ma mère était à l’hôpital. Mon père m’a répondu : “Laisse-moi partir. Quand j’aurai gagné beaucoup d’argent, je prendrai soin de vous et j’aiderai aussi mon père, qui est gravement malade, parce que je n’ai pas les moyens de payer son traitement",a confiéSokhna, orpheline.
Dans la ville portuaire de Mbour, à l’ouest du Sénégal, les vies brisées et les drames déchira nts de ces enfants sont souvent relégués dans l’ombre ou passés sous silence en raison du caractère tabou de la décision de leurs parents de partir.
Entassés sur des pirogues, qui transportent souvent plus de 100 personnes, les migrants risquent leur vie pour rejoindre l’étranger, généralement les îles Canaries en Espagne.
"La perte de mon père me fait très mal parce que je voulais qu’il reste avec nous. En plus, il est parti avec son ami, qui lui n’a eu que le ventre brûlé [la pirogue a pris feu, ndlr], mais n’est pas mort", a inidiquéPape Balla Ndiaye, orphelin.
Les familles ont également peur de partager les histoires de leurs enfants en raison de l’approche souvent répressive des autorités, qui consiste notamment à arrêter les passeurs et à « secourir » les bateaux, que les migrants souhaitent ou non revenir.
"Et parfois, les mères aussi ont du mal à expliquer à leurs enfants que leur père a disparu ou qu’il a pris la pirogue, etc. Alors ce qu’elles font, c’est qu’elles ont tendance, par exemple, à cacher la vérité, à dire à l’enfant que son père est parti en voyage ou qu’il reviendra un jour, et ainsi de suite. Et je pense que dans ces cas-là, les enfants vivent également un deuil invisible. Parce qu’il y a beaucoup d’enfants qui pensent que leurs parents vont revenir du jour au lendemain, alors même qu’il y a des enfants dont le père a disparu et dont le corps a été retrouvé", a dit Katy Faye, psychothérapeute, ONG internationale Délégation diocésaine pour la migration (DDM), Sénégal.
En 2024, au moins 10 457 migrants sont morts ou ont disparu en tentant de rejoindre l’Espagne par la périlleuse route de l’Atlantique, selon Caminando Fronteras, soit le chiffre le plus élevé enregistré depuis que l’organisation a commencé à recenser ces données en 2007.
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