Etats-Unis
Betye Saar est décédée dimanche matin à Los Angeles, à l’âge de 99 ans, ont annoncé ses proches lundi. Elle devait célébrer son centième anniversaire cette semaine.
Figure majeure de l’art afro-américain depuis les années 1960, l’artiste laisse derrière elle une œuvre qui a exploré, pendant plus de six décennies, l’identité noire, la mémoire historique, la spiritualité et les mécanismes du racisme, tout en s’inscrivant dans les bouleversements culturels et politiques de son époque.
Pionnière des boîtes-assemblages, ces compositions sculpturales élaborées à partir d’objets trouvés, Betye Saar a notamment réinvesti des objets associés aux stéréotypes raciaux et à l’imagerie de l’époque des lois Jim Crow pour les transformer en instruments de dénonciation et en symboles de libération. Selon Roberts Projects, la galerie de Los Angeles qui la représentait, son travail, marqué par un symbolisme dense, a constamment évolué en fonction des contextes "environnemental, culturel, politique, racial, technologique, économique et historique" dans lesquels il s’inscrivait.
Née et élevée en Californie, à Pasadena, Betye Saar a grandi au sein d’un environnement où les pratiques artistiques et les cultures afro-américaines occupaient une place importante. Elle appartenait à une communauté d’artistes noirs installée à Altadena, dans les environs de Los Angeles, et citait régulièrement les Watts Towers, l’ensemble monumental construit par Simon Rodia à Los Angeles, parmi ses premières sources d’inspiration.
Sa trajectoire professionnelle n’a pourtant pas commencé dans les arts plastiques. Elle a d’abord travaillé dans le design avant de se consacrer à l’art à l’âge de 35 ans. Elle ne cessera ensuite de créer, poursuivant son activité artistique jusqu’à un âge avancé, au-delà de 90 ans.
"Subversion"
Son œuvre, qui englobe la peinture, la gravure et la sculpture, s’appuie largement sur le détournement et la réappropriation d’objets trouvés : poupées, planches à laver, antiquités, objets utilitaires et souvenirs familiaux. Les bateaux, les horloges, les cages et les autels y apparaissent régulièrement, de même que des références à l’occultisme, à la cosmologie et aux traditions spirituelles. Le lion, associé à son signe astrologique, le Lion, constitue également un motif récurrent de son univers visuel.
Cette pratique de l’assemblage lui a permis de transformer des objets chargés d’une histoire parfois douloureuse en compositions à forte portée symbolique. "Son appropriation d’objets de collection, d’héritages familiaux et d’objets utilitaires afro-américains est transformée par la subversion", a souligné sa galerie, qui la considérait comme une figure irréprochable parmi la génération historique des artistes afro-américains.
Parmi ses œuvres les plus emblématiques figure "Black Girl’s Window", réalisée en 1969. Cette pièce, aujourd’hui considérée comme fondamentale dans l’histoire de l’art contemporain américain, n’a toutefois été reconnue à sa juste mesure que plusieurs décennies après sa création. Le Museum of Modern Art de New York ne l’a acquise qu’en 2019. Saar avait elle-même rappelé les difficultés auxquelles étaient confrontés les artistes noirs à ses débuts : "Il n’y avait pas beaucoup de galeries à Los Angeles à l’époque, et il n’y en avait certainement aucune dédiée aux artistes noirs", expliquait-elle dans une interview.
Son œuvre la plus célèbre demeure sans doute "The Liberation of Aunt Jemima", créée en 1972. Saar y reprend la figure stéréotypée de la "mammy", représentation raciste de la femme noire dévouée au service des familles blanches, largement diffusée dans la culture populaire américaine. Mais l’artiste renverse radicalement cette imagerie : la figure représentée conserve son sourire, tout en tenant désormais un fusil et une grenade à main.
Profonde colère
L’œuvre est née dans le contexte de l’assassinat du révérend Martin Luther King Jr., tué à Memphis, dans le Tennessee, en 1968. Saar expliquera que cette mort avait provoqué en elle une profonde colère et transformé une forme de mystique personnelle en une figure guerrière. Elle dira également avoir longtemps hésité à employer des images aussi violemment négatives, consciente de la manière dont les stéréotypes façonnaient à la fois le regard des Blancs sur les Noirs et la perception que les Noirs pouvaient avoir d’eux-mêmes. Sa réponse artistique consistait précisément à retourner ces représentations contre leur fonction originelle : "Ce qui a sauvé cette œuvre, c’est que j’ai fait d’Aunt Jemima une figure révolutionnaire", expliquait-elle.
Près d’un demi-siècle plus tard, la remise en cause de cette imagerie raciale a gagné la culture populaire et commerciale américaine. En 2020, Quaker Oats a annoncé la disparition de la marque Aunt Jemima, reconnaissant que son logo et son origine reposaient sur un stéréotype racial.
Betye Saar a également joué un rôle majeur dans la transmission artistique. Enseignante et mentor, elle a accompagné plusieurs générations d’artistes noirs, parmi lesquels le peintre Kerry James Marshall. Son influence s’est ainsi exercée bien au-delà de sa propre production, contribuant à l’émergence et à la reconnaissance de nouvelles générations d’artistes afro-américains.
La reconnaissance institutionnelle de son travail a néanmoins été longtemps irrégulière. Après une exposition personnelle au Whitney Museum of American Art en 1975, ses œuvres n’ont été présentées que de manière sporadique par les grandes institutions américaines au cours des décennies suivantes. Un tournant s’est toutefois produit en 2019, lorsque le Los Angeles County Museum of Art et le Museum of Modern Art de New York lui ont consacré simultanément des expositions individuelles.
Répondre à la domination masculine et blanche
Cette reconnaissance s’est poursuivie jusqu’aux dernières années de sa vie. Au printemps 2026, Betye Saar a été élue à l’Académie américaine des arts et des lettres, consacrant une carrière qui avait longtemps précédé la pleine reconnaissance institutionnelle de son importance.
Dans un documentaire consacré à sa vie, "Betye Saar: Ready to Be a Warrior", sorti en 2023, la productrice et réalisatrice Angela Robinson Witherspoon décrit une artiste animée jusqu’au bout par une énergie créatrice exceptionnelle. Le film, qui réunit notamment des entretiens avec John Legend et Tina Knowles, revient sur le parcours d’une femme qui, tout en élevant ses trois filles, avait voulu s’engager dans le mouvement des droits civiques et trouver dans l’art un moyen de répondre à la domination masculine et blanche du monde artistique.
L’héritage de Betye Saar demeure aujourd’hui visible dans plusieurs expositions. "Let’s Get It On: The Wearable Art of Betye Saar", consacrée à ses créations vestimentaires, est actuellement présentée chez Roberts Projects à Los Angeles. À Manhattan, la New-York Historical Society expose pour sa part une collection de plus de 100 poupées issues de son travail.
Avec la disparition de Betye Saar, l’art américain perd l’une de ses grandes voix critiques et l’une de ses pionnières de l’assemblage. Son œuvre aura contribué à transformer des objets ordinaires, des souvenirs familiaux et des images longtemps utilisées pour déshumaniser les Noirs en une matière artistique capable de porter la mémoire, la colère et la résistance.
À la veille de ses 100 ans, elle laisse une œuvre désormais pleinement inscrite dans l’histoire de l’art contemporain américain.
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