Allemagne
Le pianiste et compositeur sud-africain Abdullah Ibrahim est décédé lundi à l’âge de 91 ans en Allemagne, où il vivait depuis plusieurs années.
Figure majeure du jazz mondial et symbole culturel de la résistance à l’apartheid, il laisse derrière lui un héritage musical immense, façonné par plus de sept décennies de création.
« Ibrahim s’est éteint paisiblement, entouré de sa famille, après une courte maladie », a annoncé sa famille dans un communiqué. Sa compagne, le Dr Marina Umari, a souligné que « son amour pour l’Afrique du Sud n’a jamais faibli, où qu’il se trouve dans le monde ».
Né Adolph Johannes Brand en 1934 dans le quartier multiculturel du Cap, Abdullah Ibrahim découvre très tôt la musique grâce à sa mère et à sa grand-mère. Influencé à la fois par les chants traditionnels khoïsan, les hymnes religieux, le gospel et le jazz, il débute sa carrière professionnelle à seulement 15 ans.
À la fin des années 1950, il fonde le Dollar Brand Trio puis rejoint les Jazz Epistles, formation pionnière du jazz sud-africain noir qui compte notamment dans ses rangs le trompettiste Hugh Masekela. Le groupe entre dans l’histoire en enregistrant le premier album de jazz réalisé par des musiciens noirs sud-africains.
Face à la répression croissante du régime d’apartheid, Ibrahim quitte l’Afrique du Sud en 1962 avec sa future épouse, la chanteuse Sathima Bea Benjamin. Installé en Suisse, il est repéré l’année suivante par le légendaire Duke Ellington. Séduit par son talent, le maître du jazz américain l’emmène à Paris pour une session d’enregistrement et contribue à lancer sa carrière internationale.
En 1965, le musicien s’installe à New York, où il dirige à plusieurs reprises l’orchestre de Duke Ellington, étudie à la Juilliard School et côtoie les plus grandes figures du jazz. Converti à l’islam à son retour en Afrique du Sud en 1968, il adopte alors le nom d’Abdullah Ibrahim.
Son œuvre la plus emblématique reste sans doute Mannenberg – Is Where It’s Happening, enregistrée en 1974. Véritable hymne de la résistance anti-apartheid, cette composition devient la bande-son d’une génération engagée contre la ségrégation raciale.
Ellington, un mentor
Après le soulèvement de Soweto en 1976, qui fait des dizaines de victimes parmi les jeunes manifestants, Ibrahim repart en exil avec sa famille aux États-Unis. Il ne reviendra durablement dans son pays qu’après la libération de Nelson Mandela en 1990.
Quatre ans plus tard, il participe à l’investiture historique de Mandela comme premier président noir d’Afrique du Sud. Il fonde également une école de jazz, tout en poursuivant une carrière internationale qui le conduit à se produire sur les plus grandes scènes du monde.
Reconnaissable à son jeu contemplatif et profondément spirituel, Abdullah Ibrahim était également pratiquant d’arts martiaux japonais et détenteur d’une ceinture noire de karaté. Jusqu’à un âge avancé, il continue de composer et d’enregistrer. Son album 3, publié alors qu’il avait 89 ans, témoigne encore de la finesse et de la sobriété de son art.
En 2024, il célèbre son 90e anniversaire par une tournée mondiale, incluant un concert au Cap, sa première apparition dans sa ville natale depuis cinq ans. Sa dernière prestation publique en Afrique du Sud remonte au Festival international de jazz du Cap, en mars dernier.
Au cours de sa carrière, Abdullah Ibrahim a enregistré plus de 70 albums et reçu de nombreuses distinctions. En 2019, le National Endowment for the Arts des États-Unis lui décerne le prestigieux prix Jazz Masters, la plus haute récompense américaine dans le domaine du jazz.
Pour la musicologue Christine Lucia, son influence est comparable à celle de Duke Ellington : « Je ne pense pas qu’un seul musicien de jazz sud-africain ait échappé à son influence. »
Artiste engagé, innovateur et passeur de mémoire, Abdullah Ibrahim aura fait résonner l’histoire de l’Afrique du Sud bien au-delà de ses frontières, transformant son parcours d’exilé en une œuvre universelle.
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