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Burkina : Ibrahim Traoré, quatre ans au pouvoir dans l’ombre de Thomas Sankara

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Burkina Faso

Mercredi, le capitaine Ibrahim Traoré aura dirigé le Burkina Faso pendant quatre ans, soit exactement la durée du pouvoir de Thomas Sankara, figure emblématique des révolutions africaines dont il revendique ouvertement l’héritage.

Mais là où Sankara incarnait une révolution fondée sur l’austérité, l’émancipation sociale et l’autonomie nationale, Traoré conduit la sienne dans un contexte marqué par la guerre et une forte militarisation du pouvoir.

« Nous continuerons à faire brûler la flamme de la renaissance du Burkina », répète régulièrement Traoré, qui présente Sankara comme le « héros de la nation » et sa « boussole ».

Les deux hommes ont plusieurs points communs. Tous deux sont de jeunes capitaines issus de l’armée lorsqu’ils prennent le pouvoir par un coup d’État. Tous deux défendent le panafricanisme, la souveraineté nationale, l’autonomie économique et la rupture avec certaines formes de dépendance vis-à-vis des puissances étrangères.

Deux révolutions, deux contextes

Thomas Sankara arrive au pouvoir en août 1983, à l’âge de 33 ans. Figure révolutionnaire marxiste-léniniste, il lance une « révolution démocratique et populaire » fondée sur l’anti-impérialisme, l’autosuffisance et la souveraineté nationale.

Surnommé plus tard le « Che Guevara africain », Sankara mène d’importantes réformes. Il cherche à réduire les dépenses de l’État, développe les infrastructures rurales, favorise l’accès à l’éducation, défend les droits des femmes et encourage la consommation de produits fabriqués localement.

Son expérience révolutionnaire est toutefois interrompue brutalement. En octobre 1987, Sankara est assassiné lors d’un nouveau coup d’État.

Près de quarante ans plus tard, Ibrahim Traoré, aujourd’hui âgé de 38 ans, affirme vouloir poursuivre cette ambition de transformation nationale. Son gouvernement met notamment l’accent sur la nationalisation des ressources minières, la relance de la production industrielle et le développement de filières locales, notamment dans le coton, la tomate et le textile.

Le pouvoir a également lancé Faso Mebo, vaste programme d’infrastructures et d’aménagement urbain qui mobilise des citoyens autour de la construction de routes à partir de matériaux locaux.

Selon l’enseignant et chercheur Moussa Koné, les deux dirigeants se distinguent toutefois par leurs conditions d’exercice du pouvoir. Sankara gouvernait dans un contexte d’austérité et avec des ressources limitées, en privilégiant une gestion rigoureuse et frugale. Traoré, lui, dirige un pays en guerre, tout en disposant de revenus provenant notamment de l’or et de la fiscalité.

L’économie au cœur du discours

La politique économique de Traoré occupe une place centrale dans la communication officielle du gouvernement et contribue à son image auprès d’une partie de l’opinion publique africaine.

Il reste cependant difficile d'en mesurer précisément les résultats. Des projets ont été lancés dans plusieurs secteurs, mais certains nécessitent encore du temps avant de produire des effets mesurables.

La construction d’une autoroute reliant Ouagadougou à Bobo-Dioulasso, les deux principales villes du pays, en est un exemple : le projet demeure à un stade préliminaire.

Sous Sankara, certaines réalisations avaient en revanche été rapidement visibles, notamment dans le domaine du logement. Son gouvernement avait lancé des programmes de construction destinés à faciliter l’accès à des habitations jugées plus dignes.

Sur le plan culturel, Traoré a également remis en avant le Faso Dan Fani, tissu traditionnel burkinabè en coton. Son port a notamment été encouragé dans l’administration et les établissements scolaires, renouant ainsi avec une mesure emblématique de l'époque sankariste.

La grande différence : la sécurité

C’est toutefois sur le terrain sécuritaire que les deux périodes se distinguent le plus nettement.

Le Burkina Faso de Traoré est confronté depuis plusieurs années à une insurrection jihadiste qui frappe particulièrement le nord et l’est du pays. Certaines localités connaissent des difficultés d’accès et des situations de blocus, malgré la mobilisation de volontaires civils destinés à soutenir les forces armées.

Selon Moussa Koné, les forces combattantes disposent aujourd’hui d’équipements plus importants, dont certains sont produits localement, comme des véhicules blindés légers.

Mais l’isolement de certaines régions du nord constitue un contraste frappant avec la politique de Sankara, qui avait au contraire fait du désenclavement du pays l’une de ses priorités, notamment à travers le projet ferroviaire.

Une divergence politique majeure

Les deux régimes ont également en commun une forte concentration du pouvoir et une conception conflictuelle de la révolution. Sankara comme Traoré ont dissous les partis politiques et utilisé la notion d’« ennemis du peuple » pour désigner certains adversaires intérieurs ou extérieurs.

Mais leur rapport à la démocratie diffère dans le discours officiel. Sankara présentait son projet comme une « révolution démocratique et populaire », tandis que Traoré affirme ouvertement que le Burkina Faso n'est pas une démocratie.

Le régime de Sankara avait déjà recours à la répression : purges au sein de l’armée, tribunaux spéciaux et poursuites contre ceux considérés comme des adversaires de la révolution.

Sous Traoré, ses détracteurs dénoncent une coercition accrue. Des journalistes, magistrats et membres de la société civile auraient notamment été arrêtés ou envoyés sur les fronts dans le cadre de la mobilisation contre les groupes jihadistes.

« On ne peut pas mener une révolution dans le chaos. C’est impossible. Nous allons imposer l’ordre et la discipline afin d’avancer », déclarait Traoré l’an dernier.

Pour l’analyste politique Yaya Touré, cette dimension coercitive est aujourd’hui plus prononcée. Selon lui, une révolution devrait avant tout répondre aux aspirations de la population plutôt que restreindre ses droits fondamentaux.

Souveraineté et rupture avec l’Occident

Sur le plan diplomatique, Sankara et Traoré se retrouvent autour d’un même objectif : renforcer la souveraineté du Burkina Faso et réduire sa dépendance à l’égard des puissances étrangères.

Pendant la guerre froide, Sankara défendait le non-alignement et la solidarité entre les pays du Sud. Il dénonçait le néocolonialisme et appelait les États africains à renforcer leur autonomie politique et économique.

Traoré reprend aujourd’hui une partie de cette rhétorique souverainiste. Avec le Mali et le Niger, il a contribué à créer une nouvelle confédération ouest-africaine. Son gouvernement a également rompu avec la France et cherché à diversifier ses partenariats internationaux, notamment en renforçant ses relations avec la Russie.

Ainsi, Traoré revendique clairement l’héritage de Sankara. Mais si les deux hommes partagent une même vision de la souveraineté, du panafricanisme et de l’autonomie économique, leurs expériences s’inscrivent dans des contextes profondément différents.

Sankara portait le projet d’une révolution sociale menée dans un contexte de ressources limitées. Traoré mène, lui, son projet dans un Burkina Faso confronté à une guerre persistante, ce qui place la question sécuritaire au centre de son exercice du pouvoir.