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Kenya : les coupes dans l’aide américaine menacent la lutte contre le VIH

Des Kenyans sensibilisent le public au VIH/sida lors à Nairobi, au Kenya, le mercredi 1er décembre 2004.   -  
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SAYYID AZIM/AP2004

Kenya

Sous une dalle de béton sans inscription, dans un cimetière de Nairobi, reposent les restes de Judy, une travailleuse du sexe kenyane séropositive, décédée quelques heures seulement avant de rencontrer l’AFP le mois dernier, une victime de plus des coupes dans l’aide américaine.

L’AFP a confirmé le décès d’au moins 24 travailleuses du sexe séropositives au Kenya qui, comme Judy, étaient en bonne santé jusqu’à ce que les États-Unis réduisent drastiquement leur aide début 2025, selon le personnel de santé de première ligne. Le nombre réel de décès est probablement bien plus élevé, et les ONG affirment qu’il y a déjà une forte hausse des infections par le VIH chez les travailleuses du sexe, ce qui risque d’entraîner une augmentation « catastrophique » du nombre de cas au sein de la population générale.

Les États-Unis sont depuis longtemps le principal bailleur de fonds du système de santé kenyan, mais l’administration Trump a réorienté son soutien au détriment des ONG et adopté des règles visant à les empêcher de promouvoir des causes auxquelles elle s’oppose. Un rapport publié en juillet 2026 par la Fondation pour la recherche sur le sida (amfAR) a révélé que 73 % des organisations financées par les États-Unis avaient été contraintes de mettre fin à leurs services destinés aux « populations clés » — les travailleurs du sexe, les communautés LGBTQ et les consommateurs de drogues — alors même que celles-ci sont les plus exposées au risque d’infection.

Le Kenya comptait des dizaines de cliniques s’adressant spécifiquement aux travailleuses du sexe, qui fournissaient des médicaments antirétroviraux, des préservatifs et d’autres traitements préventifs — des lieux animés par des pairs où elles n’avaient pas à craindre d’être interrogées ou désapprouvées. La plupart ont désormais fermé leurs portes.

Les autorités kenyanes estiment à 285 000 le nombre de femmes exerçant le travail du sexe dans ce pays d’Afrique de l’Est, avec un taux de prévalence du VIH de 27,5 %. Les experts craignent une flambée des infections si ces femmes ne bénéficient plus d’un accompagnement sanitaire ciblé. Des décennies de progrès sont menacées, a déclaré à l’AFP la directrice de l’ONUSIDA, Winnie Byanyima. « Il s’agit de la perturbation la plus grave dans la riposte au VIH depuis que le monde s’est uni pour lutter contre cette maladie », a-t-elle déclaré.

Stigmatisation

Près de 1,5 million de personnes, soit 3,2 % de la population kenyane, vivent avec le VIH. Judy, 36 ans, a été diagnostiquée en 2017, selon son amie Diana, elle aussi travailleuse du sexe. Elle avait appris à s’en sortir grâce au Bar Hostess Empowerment and Support Programme (BHESP), une ONG venant en aide aux travailleuses du sexe qui lui fournissait des médicaments, des préservatifs et parfois de la nourriture dans le bidonville de Mathare, à Nairobi, où elle vivait. Comme la plupart des femmes exerçant ce métier au Kenya, Judy vivait dans une extrême pauvreté, se prostituant parfois pour 50 ou 100 shillings kényans (40 ou 80 centimes) ou en échange de nourriture pour ses quatre enfants. Elle n’avait pas les moyens de payer le transport pour se rendre elle-même dans une clinique du BHESP ainsi, lorsque l’ONG a perdu son financement suite à la dissolution de l’USAID l’année dernière et que ses équipes de terrain ont été licenciées, Judy s’est retrouvée sans soutien.

Les travailleuses du sexe affirment qu’elles sont terrifiées à l’idée de se rendre dans les hôpitaux publics, conscientes de la stigmatisation intense à laquelle elles seront confrontées dans ce pays conservateur et majoritairement chrétien. Il existe également une discrimination à l’encontre des personnes séropositives, et elles craignent que leurs voisins n’apprennent leur diagnostic et ne les transforment, elles et leurs enfants, en parias.

Ordre de mise à mort

Judy a cessé de prendre ses médicaments, malgré les risques, et son système immunitaire s’est effondré. « Elle avait des plaies… Sa peau était très rugueuse », a déclaré Diana. L’AFP ne mentionne que les prénoms des travailleuses du sexe afin de protéger leur identité. Judy fait partie des trois travailleuses du sexe séropositives de Mathare dont le décès a été confirmé ces derniers mois après l’arrêt de leur traitement, selon le BHESP. Plusieurs autres sont décédées dans des circonstances similaires dans les bidonvilles voisins, a indiqué Diana. « L’ordre d’arrêt des activités émis par l’administration américaine est, pour nous, un ordre de mise à mort », a déclaré Daisy Kwala, directrice des programmes du BHESP. L’ONG disposait de deux centres financés par l’USAID. Elle a fermé le premier en septembre 2025, et le second fermera d’ici la fin de ce mois. Sur les 14 500 travailleuses du sexe prises en charge par ces deux cliniques, quelque 12 000 ont complètement disparu des registres du BHESP, dont 2 300 qui étaient séropositives.

Le Kenya avait réalisé des progrès majeurs dans la lutte contre le VIH/sida avec ses partenaires internationaux, a déclaré Douglas Bosire, directeur du Conseil national de lutte contre les maladies syndémiques, soulignant une baisse du nombre de nouvelles infections, qui est passé d’environ 110 000 en 2005 à 13 936 en 2025. Mais il a averti : « Nous risquons de voir ces progrès réduits à néant si nous ne parvenons pas rapidement à amener cette population clé (les travailleurs du sexe) […] à se rendre dans les structures publiques. » Le Sex Workers Outreach Programme (SWOP), une ONG de Nairobi qui suit 45 000 personnes exerçant cette profession, a enregistré une hausse de 48 % des nouvelles infections au cours du premier semestre 2026 par rapport à la même période en 2024. La moitié des cliniques du SWOP ont fermé en raison des coupes budgétaires de l’USAID. Le BHESP a enregistré une multiplication par 14 des taux d’infection dans son centre encore en activité, situé dans la banlieue de Roysambu, entre un trimestre de 2024 et la même période en 2026. Un suivi moins régulier signifie que les patients se présentent avec des stades de la maladie plus avancés et une charge virale plus élevée. « Ils viennent se faire soigner trop tard, et avant de venir, ils auront transmis davantage le VIH à leurs clients au sein de la communauté », a déclaré Sharon Lagat, infirmière au BHESP. « Ces clients… sont nos parents, nos maris, nos amis ; il est donc certain qu’au final, le virus finira par atteindre nos foyers. »

Dr Death

Le docteur Joshua Kimani, directeur clinique et de recherche de renom au SWOP, a déclaré craindre de « revenir à la situation des années 1990 », lorsque les infections étaient « hors de contrôle ». Vétéran de la lutte contre le virus, il se souvient de 1998 comme de sa « pire année ». « Je suis devenu le “Dr Death” parce que je disais aux gens de rentrer chez eux, de mourir chez eux », a confié Kimani à l’AFP. « Je ne veux pas revivre cela. » Il a ajouté que la hausse des infections chez les travailleurs du sexe entraînerait une augmentation des cas au sein de la population générale. « Nous ne pouvons pas nous sortir de cette épidémie uniquement par le traitement. Nous avons besoin de prévention », a-t-il déclaré. M. Bosire a indiqué que le gouvernement ne pouvait allouer que 200 millions de préservatifs sur les 500 millions qu’il doit distribuer gratuitement chaque année. Les travailleurs du sexe ont rarement les moyens de s’offrir un paquet de trois préservatifs, vendu 100 shillings (80 centimes). « (Mais) ils continueront à se prostituer, ils continueront à voir entre 6 et 10 personnes par jour, et cela met toute la communauté en danger », a déclaré Kwala. Dans la région côtière, on a dénombré 14 décès de travailleuses du sexe séropositives qui n’ont plus eu accès au traitement, selon l’ONG Coast Sex Workers Alliance. Au moins cinq sont décédées dans l’ouest du Kenya, selon la Kisumu Sex Workers Alliance, et deux autres près de la frontière ougandaise, selon l’association Survivors of Busia. Aucune des 25 cliniques destinées aux travailleuses du sexe et financées par l’USAID dans l’ouest du Kenya n’a survécu, a déclaré Dorothy Agalla, directrice de l’ONG de Kisumu ; sur les 20 000 travailleuses du sexe que compte la région, moins de 1 000 bénéficient désormais de soins dans des établissements publics.

Disparue

Accablée de chagrin, Cecilia pleure son amie Béatrice. Toutes deux étaient des travailleuses du sexe. Béatrice, 43 ans, a cessé de prendre ses antirétroviraux lorsque les visites des membres du BHESP à Mathare ont pris fin, craignant la stigmatisation dont elle et ses enfants seraient victimes dans une clinique publique. « Son état a commencé à se détériorer… puis, pouf, elle nous a quittés », a déclaré son amie. Beatrice est décédée dans son lit le 24 août 2025. Sa sœur Rosemary, 29 ans, également travailleuse du sexe séropositive, est décédée un an plus tard. Cecilia implore le président Donald Trump de revenir sur ces coupes budgétaires et de « nous redonner ce que nous avions ». « S'il vous plaît, cela nous ferait très plaisir », a-t-elle murmuré. Le sous-secrétaire adjoint chargé de l’Afrique au sein de l’administration Trump, Frank Garcia, s’est rendu à Nairobi le 9 septembre, notamment pour promouvoir un nouveau partenariat sanitaire fondé sur « le commerce et non l’aide ». Il a rejeté toute responsabilité des États-Unis dans les décès parmi les travailleuses du sexe. « Je réfute catégoriquement l’idée selon laquelle… la nation la plus généreuse au monde en matière de recherche sur le sida, de financement de la lutte contre le sida et de diffusion de méthodes permettant de sauver des vies serait en quoi que ce soit responsable de cela », a-t-il déclaré à l’AFP.

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