Kenya
À 44 ans, Edwin Sifuna a déjà réussi à s’imposer dans le paysage politique kényan. Le sénateur de Nairobi attire désormais des foules considérables lors de ses déplacements à travers le pays et apparaît comme l’un des principaux challengers potentiels du président William Ruto, alors que l’élection présidentielle d’août 2027 se profile.
Le Kenya, première puissance économique d’Afrique de l’Est, traverse une période de fortes tensions sociales et politiques. Une partie importante de la population dénonce la corruption, l’augmentation de la pression fiscale et la dégradation du pouvoir d’achat depuis l’élection de William Ruto en 2022. Les manifestations antigouvernementales de 2024 et 2025, portées notamment par la jeunesse, ont été durement réprimées et se sont soldées par plusieurs dizaines de morts et de nombreux disparus selon les éléments rapportés dans les dépêches.
Le soutien d’une jeunesse mobilisée
C’est dans ce contexte qu’Edwin Sifuna a gagné la faveur d’une partie de la « Gen Z » kényane. Lors des grandes manifestations de juin 2024, le sénateur s’était engagé pour mettre un terme aux violences policières, contribuant à lui donner une image de défenseur des revendications de la jeunesse.
Dimanche, à Nairobi, plusieurs milliers de personnes sont venues l’écouter. Pour Joshua Kebwago, 32 ans, le sénateur incarne une rupture avec les pratiques politiques traditionnelles. Ses sympathisants voient en lui un responsable susceptible de défendre les plus modestes, de réduire les impôts et d’agir sur le coût de la vie.
Sifuna estime que les manifestations ont transformé la vie politique du pays. Selon lui, les jeunes Kényans ont démontré qu’ils constituaient une force capable de peser sur les formations politiques établies, en se mobilisant davantage autour des questions économiques et institutionnelles que des traditionnels clivages ethniques.
Cette évolution constitue, à ses yeux, une occasion de refonder la politique kényane. Il affirme vouloir remettre au centre les principes inscrits dans la Constitution : démocratie, État de droit, libertés publiques, droits humains et justice sociale.
Un candidat encore en construction
Malgré cette popularité croissante, Edwin Sifuna n’a pas officiellement annoncé sa candidature à la présidentielle. Son discours demeure pour l’essentiel consacré aux critiques adressées à William Ruto, qu’il accuse d’entretenir une culture de l’impunité et de ne pas respecter les principes démocratiques.
Le sénateur reste également discret sur son programme. Il affirme travailler avec des experts à l’élaboration d’un manifeste et revendique une approche fondée sur la compétence, la méritocratie et un accès plus équitable aux opportunités économiques.
Cette prudence nourrit les interrogations. Pour l’analyste politique Javas Bigambo, Sifuna ne s’est pas encore imposé comme un candidat présidentiel pleinement crédible. Son expérience demeure limitée : il n’a effectué qu’un seul mandat de sénateur, même s’il a auparavant occupé le poste de secrétaire général de l’ODM, l’un des principaux partis historiques de l’opposition kényane.
L’absence d’une figure tutélaire comme Raila Odinga, décédé en octobre 2025 après plusieurs candidatures à la magistrature suprême, ouvre toutefois un espace considérable dans l’opposition. Sifuna pourrait tenter de s’y engouffrer en incarnant une génération nouvelle.
Sous pression, mais déterminé
La progression du sénateur ne se fait pas sans obstacles. Certains de ses rassemblements ont été perturbés par des groupes de jeunes violents, une méthode régulièrement utilisée dans les affrontements politiques au Kenya. Sifuna affirme néanmoins que les menaces et les intimidations n’empêchent pas ses sympathisants de venir à ses meetings.
Il reconnaît lui-même avoir été quelque peu déstabilisé par la soudaine notoriété qui l’accompagne. « Ma vie a changé de manière spectaculaire », confie-t-il, tout en estimant que céder à la peur reviendrait à renoncer à l’action politique.
Son équipe affirme par ailleurs recevoir de nombreux petits dons de citoyens ordinaires, ce qui serait inhabituel dans un système politique où les campagnes reposent traditionnellement sur des réseaux financiers et politiques puissants. Ses adversaires soupçonnent toutefois l’ancien président Uhuru Kenyatta, devenu opposant à William Ruto, de soutenir financièrement son ascension. Sifuna rejette catégoriquement l’idée d’être l’instrument d’un autre dirigeant.
Le sénateur sait surtout que l’enthousiasme dont il bénéficie reste fragile. Le Kenya est un pays particulièrement jeune, avec un âge médian d’environ 20 ans, et la mobilisation de cette génération n’a pas encore trouvé de traduction politique durable.
Sifuna en mesure les incertitudes. Il reconnaît lui-même que cette « nouvelle énergie » est encore largement inédite et n’a pas été éprouvée dans le cadre d’une campagne présidentielle. Mais il entend tenter sa chance. Car derrière son ascension se dessine une question plus large : celle de la capacité de la jeunesse kényane, après avoir secoué la rue, à transformer sa colère en véritable pouvoir politique.
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