Interview
L'implication des États-Unis dans le conflit entre la République démocratique du Congo et le Rwanda ne semble pas apaiser les tensions. Au cœur de cette guerre entre les forces armées congolaises et le mouvement de l'AFC-M23, existent plusieurs enjeux : géopolitiques, de mémoire, mais surtout économiques avec l'exploitation minière des ressources congolaises.
Présent au Festival International du Film et Forum sur les Droits de l'Homme 2026 à Genève, Dismas Kitenge Senga, basé à Kisangani dans le nord-est de la RDC et président du Groupe Lotus pour la défense des droits de l'homme, propose une analyse de la situation.
État des lieux sur le terrain
Pascale-Mahé Keingna, Africanews : Dans un premier temps, on va faire un petit état des lieux sur le terrain. Depuis la résurgence du mouvement AFC-M23, ce dernier a pris et contrôle plusieurs villes et villages. À quoi ressemble le quotidien d'un Congolais ? Vous nous disiez, par exemple, tout à l'heure pendant le forum, qu'un Congolais qui est à Bukavu et qui souhaite aller à Kinshasa doit passer par le Rwanda ?
Dismas Kitenge Senga, président du Groupe LOtus basé à Kisangani (RDC) : Oui, exact. Le mouvement de population devient difficile, c'est qu'il n'y a plus de communication de déplacement direct entre l'est et l'ouest. Donc les populations qui sont sous occupation du M23-AFC et des troupes rwandaises, pour sortir, elles sont obligées de passer par le Rwanda. Donc c'est compliqué déjà la communication et le mouvement de population entre l'est-ouest.
C'est compliqué aussi le vécu quotidien des populations puisque les fonctionnaires qui sont dans les zones occupées n'obtiennent pas leur salaire. Donc ils ont des difficultés pour survivre. Donc cette situation de la guerre les a mis au chômage forcé. La circulation des biens et des personnes est quand même très réduite et soumise à certaines conditions, à certaines contraintes qui se sont installées, de passer par deux ou trois pays avant d'atteindre l'ouest.
L'Accord de Washington et le cessez-le-feu
Dismas Kitenge Senga, président du Groupe LOtus basé à Kisangani (RDC) : On pensait très bien qu'avec tous les accords qui ont été signés, d'abord l'accord de Washington entre le Rwanda et notre pays, la République démocratique du Congo, mettrait fin immédiatement, c'est que au moins dans la phase du cessez-le-feu, le cessez-le-feu serait respecté. Or, dans les cas que nous vivons sur le terrain, le cessez-le-feu n'est pas respecté. C'est la reprise encore des affrontements entre les deux camps, et ce que nous vivons aussi sur le terrain, c'est qu'il y a même tentative d'extension encore de la crise, des affrontements dans d'autres régions qui n'étaient pas touchées, et c'est ce qui nous inquiète le plus.
Les ressources minières et les attentes de la population
Pascale-Mahé Keingna, Africanews : Mais c'était ma question suivante par rapport aux populations. Qu'est-ce qu'elles ressentent après la signature de cet accord qui, finalement, c'est un accord avec une condition : c'est encore les ressources minières.
Dismas Kitenge Senga, président du Groupe LOtus basé à Kisangani (RDC) : Ce que souhaitent, par exemple, les populations congolaises, c'est que cet accord de Washington, qui permet aux Américains, aux entreprises américaines de venir exploiter les richesses du Congo, puisse réellement profiter aux Congolais. Que le vécu quotidien puisse connaître un changement, c'est-à-dire améliorer le vécu des populations, le niveau de vie des populations, et que les populations sentent réellement que leurs richesses leur procurent le bien-être.
Le Rwanda a profité largement de nos ressources par le fait qu'il les pille à travers cette guerre, par le fait que le Rwanda exploite illégalement nos ressources. Mais ce que la population ne comprend pas et qu'elle a du mal à comprendre, c'est que le même Rwanda, dans le cadre de la coopération régionale qui est prônée par les accords de Washington, soit encore une des parties à l'accord qui va profiter des richesses du Congo.
Sanctions et rôle des États-Unis
Pascale-Mahé Keingna, Africanews : On a vu que six jours après la signature de cet accord, Paul Kagame ordonnait une offensive sur Uvira. Les États-Unis ont sanctionné l'armée rwandaise et donc il y a eu un retrait partiel. Est-ce que ces sanctions financières sur l'armée rwandaise vont être suffisantes pour les empêcher d'avancer ?
Dismas Kitenge Senga, président du Groupe LOtus basé à Kisangani (RDC) : On va dire que les sanctions ont aidé à quelque chose, on va pas le nier. Puisque si aujourd'hui l'armée rwandaise et le M23 se sont retirés d'Uvira, c'est à cause de ces sanctions-là, à cause de ces pressions américaines. Il faut encore amplifier ces sanctions. Il faut faire en sorte qu'on arrive réellement au retrait de toutes les troupes rwandaises de la RDC, et c'est cela aussi la finalité de l'accord et que la paix revienne. Il faut un accompagnement international qui impliquerait non seulement les États-Unis, mais les autres pays, par exemple au niveau régional africain, mais aussi au niveau international tels que les Européens.
Les quatre solutions pour briser le cycle
Pascale-Mahé Keingna, Africanews : Ce conflit communautaire à l'origine, il est entremêlé autour de l'exploitation minière aujourd'hui. Comment on casse cette chaîne de l'exploitation minière aujourd'hui ? Quelle serait la solution ?
Dismas Kitenge Senga, président du Groupe LOtus basé à Kisangani (RDC) : À mon avis, il faut agir sur quatre points :
Le premier point, c'est l'instauration de régimes démocratiques dans la région. Aujourd'hui nous avons la République démocratique du Congo qui a fait des efforts en matière démocratique, mais c'est un processus démocratique qui n'est pas encore achevé.
Deuxième niveau, c'est au niveau de l'État de droit, ou des États de droit, qu'il faudrait que ça existe au niveau à la fois de la RDC, à la fois du Rwanda et des pays de la sous-région. L**'absence de ces États de droit, c'est-à-dire des États où la justice fonctionne, fait en sorte que nous avons l'impunité**, fait en sorte que les victimes, leurs droits ne sont pas respectés.
Troisième niveau, c'est au niveau économique : il faut lutter contre la pauvreté. Il faut que les États, chaque État s'organise. Il n'est pas normal que le Rwanda vienne exploiter les ressources du Congo à la place du Congo. Que chaque État qui est organisé puisse bien organiser son système économique et le développer.
Et le dernier niveau, c'est la communauté internationale. Il ne faudrait pas que la communauté internationale applique le double standard. Un standard pour la RDC où on estime que les crimes qui se commettent en RDC — les crimes qui sont graves, qui sont ce qu'on appelle en droit international les crimes internationaux, les crimes de guerre, les crimes contre l'humanité, le génocide, qui sont commis à l'heure actuelle au Congo — ne puissent pas intéresser la communauté internationale.
Les victimes congolaises ont l'impression d'être, laissées à l'abandon par la communauté internationale. Donc voilà un peu ce qu'on demande, ce serait établir une sorte de justice et d'équité pour le peuple congolais et pour la RDC en particulier.
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