Ethiopie
Pour ses soutiens, le Premier ministre éthiopien incarne une figure de renouveau, déterminée à restaurer la grandeur passée de l’Éthiopie. Pour ses détracteurs, en revanche, Abiy Ahmed joue un jeu dangereux : en revendiquant un accès souverain à la mer via un voisin hostile, il risquerait d’embraser davantage la déjà fragile région de la Corne de l’Afrique.
Dimanche dernier, dans un stade du sud du pays, le chef du gouvernement a orchestré un défilé spectaculaire des forces spéciales éthiopiennes. La démonstration militaire, largement perçue comme un message adressé à l’Érythrée, s’est accompagnée d’une mise en scène explicite : une banderole affirmait que l’Éthiopie ne resterait pas enclavée « que cela plaise ou non », tandis qu’une image montrait un soldat forçant une porte en direction du port d’Assab.
Assab appartient à l’Érythrée depuis son indépendance en 1993, après des décennies de guerre contre l’Éthiopie. Privée d’accès à la mer, cette dernière dépend aujourd’hui principalement du port de Djibouti pour son commerce extérieur, une situation qui lui coûte environ 1,5 milliard de dollars par an un poids considérable pour son économie. C’est dans ce contexte qu’Abiy Ahmed avait tenté, il y a deux ans, de conclure un accord controversé avec le Somaliland afin d’obtenir une ouverture maritime. L’initiative avait provoqué la colère de la Somalie, qui revendique son autorité sur ce territoire semi-autonome, ravivant les tensions régionales.
Nous n'avons aucune intention d'envahir ou d'attaquer d'autres pays, mais nous n'aurons pas honte de demander l'accès à un port. Nous n'avons aucune intention de violer ou d'envahir la souveraineté d'autres pays, mais nous appelons à une discussion sur l'accès à la mer pour mener nos activités commerciales. Nous ne savons pas ce qui se passera si notre demande n'est pas satisfaite par la discussion, la négociation et des conditions commerciales. Cependant, l'Éthiopie ne tirera pas une seule balle sur l'Érythrée, la Somalie, Djibouti ou le Kenya. Nous ne remettons pas en cause leur souveraineté, a tenté de rassurer le Premier ministre éthiopien.
Si les frictions avec le Somaliland se sont depuis atténuées, la focalisation d’Abiy sur Assab alimente désormais les craintes d’un affrontement direct avec le président érythréen Isaias Afwerki. Certains analystes redoutent une escalade impliquant également des acteurs rebelles du Tigré, dans le nord de l’Éthiopie.
Prix Nobel de la paix
Dans son dernier rapport, l’International Crisis Group estime qu’une « tournure catastrophique » n’est pas inévitable, mais avertit qu’en l’absence de médiation internationale, les parties pourraient se retrouver engagées dans une nouvelle guerre régionale difficile à contenir. Arrivé au pouvoir en 2018, Abiy Ahmed s’était d’abord imposé comme un réformateur pragmatique. Son rapprochement avec l’Érythrée lui avait valu le prix Nobel de la paix en 2019. Pourtant, dès l’année suivante, il lançait une offensive militaire contre les dirigeants du Tigré, conflit qui dégénéra en guerre civile meurtrière. L’armée éthiopienne, appuyée notamment par l’Érythrée, combattit le Front populaire de libération du Tigré (FPLT). Les violences, marquées par de graves exactions, prirent fin avec un accord de paix signé en 2022.
Aujourd’hui, selon plusieurs observateurs, l’ambition d’Abiy d’obtenir un accès souverain à Assab s’accompagne d’un renforcement militaire le long de la frontière érythréenne. Des responsables des Nations unies, dont le secrétaire général António Guterres, ont appelé Addis-Abeba et Asmara à respecter l’accord d’Alger, traité signé il y a 25 ans pour clore leur différend frontalier. Parallèlement, la rhétorique s’envenime. Les autorités tigréennes accusent les forces fédérales d’attaques par drones. Addis-Abeba affirme que l’Érythrée se prépare activement à la guerre. Asmara, de son côté, dénonce un « programme belliqueux » de longue date visant à s’emparer d’Assab accusation que les démonstrations militaires récentes semblent renforcer.
L'ambitieux projet de transformation d'Abiy
Au-delà des tensions extérieures, Abiy Ahmed poursuit un programme ambitieux de transformation nationale. Promoteur du concept de « medemer » l’unité comme force motrice il a lancé d’importants projets d’infrastructures : modernisation d’Addis-Abeba, méga-barrage sur le Nil malgré l’opposition de l’Égypte, programmes immobiliers massifs et construction d’un aéroport géant évalué à 10 milliards de dollars. Mais les défis restent immenses. Avec plus de 130 millions d’habitants, l’Éthiopie est le pays enclavé le plus peuplé du monde. Des tensions ethniques persistantes secouent les régions d’Amhara et d’Oromia, tandis que certaines zones sont confrontées à des crises humanitaires. Un nouveau conflit armé détournerait inévitablement ressources et priorités de ces ambitions nationales.
Les autorités érythréennes accusent le Premier ministre d’utiliser les provocations extérieures pour masquer ses difficultés internes. Dans une région où les équilibres demeurent fragiles, l’avenir dépendra autant de la capacité des dirigeants à dialoguer que de leur volonté de contenir les ambitions nationales au profit de la stabilité régionale.
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