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Afrique du Sud : des loups, vestiges vivants de l’apartheid

Afrique du Sud : des loups, vestiges vivants de l’apartheid
Martine Colette, directrice de Wildlife WayStation, salue un loup de la reserve naturelle, en Californie, le 1er décembre 2011.   -  
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Gary Friedman/AP

Afrique du Sud

Dans un sanctuaire près de Pretoria, plusieurs dizaines de loups et de croisements entre loups et chiens vivent à l’écart du milieu sauvage. Descendants d’animaux introduits en Afrique du Sud sous l’apartheid, notamment pour des programmes liés aux forces de sécurité, ils sont aujourd’hui condamnés à la captivité : non indigènes, pour la plupart élevés par l’homme, ils ne peuvent être relâchés dans la nature. Leur prise en charge constitue aussi un rappel singulier d’un épisode méconnu de l’histoire militaire du régime ségrégationniste.

À première vue, le spectacle évoque celui d’un refuge animalier ordinaire. Dans de vastes enclos, des loups courent, jouent, creusent et nagent. Mais les clôtures grillagées rappellent une réalité incontournable : ces animaux ne sont pas dans leur milieu naturel et beaucoup d’entre eux ne pourront jamais y retourner.

À Hartbeespoort, près de Pretoria, le All Hearts Wolf and Animal Foundation accueille environ 60 loups, auxquels s’ajoutent plusieurs hybrides issus de croisements avec des chiens. Le refuge, fondé il y a une dizaine d’années par Lexi et Ronnie Austen, spécialisés dans le sauvetage et la réhabilitation animale, fonctionne essentiellement grâce aux dons. La charge matérielle est considérable. « Nous nous occupons d’environ 60 loups », explique Ronnie Austen, copropriétaire du sanctuaire.

Avec les hybrides, le nombre atteint environ 67 animaux. Leur alimentation, exclusivement ou principalement composée de viande crue, représente à elle seule une lourde dépense : le refuge consomme chaque mois entre 4,5 et 6 tonnes de poulet, ainsi que deux à trois bovins pour la viande rouge.

Cette alimentation et les coûts de fonctionnement mettent régulièrement l’organisation sous pression. Pourtant, la remise en liberté des animaux n’est pas envisageable. Les loups ne sont pas originaires d’Afrique australe et, surtout, la quasi-totalité des animaux accueillis ont été élevés par des humains. Ils n’ont donc pas acquis les comportements nécessaires à une vie autonome dans la nature.

« Les humains les ont amenés dans notre pays et ils ne peuvent pas être relâchés dans notre milieu sauvage », souligne Ronnie Austen. Même un retour vers les régions dont les loups sont originaires serait problématique pour des animaux qui ont été, pour l’essentiel, domestiqués ou élevés en captivité dès leur plus jeune âge.

Une origine liée aux forces de sécurité de l’apartheid

La présence de ces animaux en Afrique du Sud ne relève pourtant pas seulement de l’engouement contemporain pour les espèces exotiques. Des historiens et des spécialistes estiment que les premiers loups ont été introduits dans le pays par le gouvernement de l’apartheid dans les années 1970 et 1980, dans le cadre d’un projet visant à les croiser avec des bergers allemands.

L’objectif était alors de mettre au point un animal combinant certaines qualités du chien de travail et les caractéristiques physiques du loup. Ces hybrides auraient été envisagés pour des missions de sécurité, notamment par la police pour le contrôle des foules et par l’armée durant les conflits liés aux guerres frontalières menées par l’Afrique du Sud en Namibie et en Angola.

Pour Sandra Swart, professeure et directrice du département d’histoire de l’université de Stellenbosch, ce programme répondait à une logique militaire précise. Le régime recherchait un animal qui conserve la capacité de dressage du chien tout en bénéficiant de certaines caractéristiques attribuées au loup : endurance, puissance de morsure, robustesse, acuité sensorielle et aptitude à évoluer dans des environnements désertiques particulièrement difficiles.

Mais avec la disparition du projet militaire et la fin progressive de l’ancien système politique, ces animaux ont perdu leur fonction institutionnelle.

« Une fois le projet militaire disparu, il n’y avait plus de rôle institutionnel évident pour ces animaux », explique Sandra Swart. Certains ont été confiés à des particuliers, d’autres ont alimenté le commerce d’animaux exotiques. Beaucoup sont finalement devenus indésirables, notamment parce qu’un hybride loup-chien ne peut être assimilé à un chien domestique ordinaire.

Ils ont ainsi fini dans des refuges, devenant, selon l’historienne, « les vestiges vivants » d’une ancienne expérience militaire.

Des conditions de vie pensées pour compenser la captivité

Les responsables du sanctuaire tentent néanmoins de reproduire autant que possible les comportements et les stimulations propres à la vie sauvage. Les enclos sont aménagés pour offrir aux animaux de l’espace, des possibilités de creuser et des activités destinées à stimuler leurs instincts.

Chaque groupe dispose notamment d’un bassin, les loups étant particulièrement attirés par l’eau. De la viande est parfois suspendue dans les arbres afin de les inciter à tirer et à manipuler leur nourriture. Les vastes espaces permettent également aux animaux de creuser des tanières.

L’objectif est de respecter les besoins fondamentaux des animaux et de leur proposer des activités d’enrichissement comportemental. Mais les responsables du refuge reconnaissent les limites de cet exercice.

« Nous faisons tout notre possible, mais, au bout du compte, rien ne pourra jamais véritablement reproduire la vie sauvage », résume Lexi Austen.

Le All Hearts Wolf and Animal Foundation n’est d’ailleurs pas le seul refuge sud-africain confronté à cette situation. Sur la côte sud du pays, le Tsitsikamma Wolf Sanctuary affirme fonctionner depuis 25 ans et avoir sauvé plus de 500 loups et « wolf dogs », appellation utilisée pour désigner les hybrides.

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