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Afrique du Sud : la vie improbable des employées de maison

Afrique du Sud : la vie improbable des employées de maison

Afrique du Sud

L’Afrique du Sud est libérée des dérapages de l’apartheid depuis 1994. Du moins, officiellement, car la vie des Noirs dans la première puissance industrielle du continent africain est, en général, loin d‘être idyllique. C’est le cas des employés de maison, qui vivent dans une misère qui rappelle forcément les rudes années du défunt régime raciste.

Siyamthanda Dube en sait quelque chose. Pendant trois ans, elle, son mari et leurs deux filles ont connu la souffrance, contraints de vivre dans une cabane rudimentaire placée à l’extérieur de la luxueuse demeure du couple pour lequel elle travaillait. Le quotidien de la jeune femme (elle est trentenaire) était rythmé par la cuisine, le ménage et la garde des enfants du couple basé à Johannesburg. Mais pas que ça.

Le hic, c’est que Siyamthanda était contrainte d’exercer son travail dans des conditions de misère accentuée. “On devait poser notre lit sur des seaux pour pouvoir glisser en-dessous les matelas des enfants. La maison était à l’ombre d’un arbre, plein d’insectes.”, confie la jeune femme.

Une nuit, mon patron était ivre. Il est entré dans ma chambre et m'a touchée.

Siyamthanda est malheureusement loin d‘être un cas isolé. En Afrique du Sud, ils sont un million à exercer le métier de domestique de maison, logés dans la propriété de leurs patrons et vivant dans des conditions non-enviables.

Cette habitude de vivre chez ses patrons remonte à l‘époque de l’apartheid, lorsqu’une exception était faite aux domestiques Noirs de rester auprès de leurs patrons Blancs, dans un contexte où la séparation rigide des races était une norme l‘échelle nationale. De nos jours, les employés Noirs, domiciliés loin de leur lieu de travail, sont confortés au problème du manque de moyens de transport. Cette situation les oblige ainsi à vivre dans la propriété de leurs employeurs, souvent dans des conditions de travail difficilement supportables.

Amy Tekie dirige un réseau d’aide aux femmes de ménage baptisé Izwi et fait savoir que “Souvent, les employeurs pensent qu’ils peuvent utiliser leurs employés comme bon leur semble, car ils vivent à demeure”.

Des licenciements à l’envie

Le réseau Izwi, qui aide plus de 200 femmes par an, a recensé plusieurs cas de maltraitance des employés de maison, partant des horaires de travail interminables aux salaires dérisoires, en passant par les congés hebdomadaires accordés selon le bon vouloir des patrons.

Certains employeurs poussent le cynisme plus loin, renvoyant sans ménagement des employés de maison. “Les gens ne savent pas qu’on ne peut pas renvoyer un employé de maison comme ça !”, s’insurge Amy Tekie.

Siyamthanda en a fait les frais. En 2017, la jeune femme a été passée à tabac. “(Mon patron) a commencé à crier, à m’insulter. Puis, il m’a poussée et fait tomber.”, dit-elle. Cette mésaventure lui a valu un séjour à l’hôpital. Son tort ? Elle était arrivée au travail en retard. En réalité, Siyamthanda avait accompagné ce jour-là sa fille à la pharmacie, car la petite était brûlante de fièvre.

Le sulfureux patron a remis à Siyamthanda la somme de 200 rands (12 euros) afin qu’elle se ‘‘taise”. Après son retour de l’hôpital et dans l’espoir de reprendre son travail malgré tout, elle a eu la désagréable surprise d’apprendre qu’elle était renvoyée.

Mais les choses se sont plutôt bien terminées pour Siyamthanda. En effet, un tribunal a condamné ses ex-employeurs à verser une amande de 60.000 rands (3.600 euros) pour licenciement abusif. __“Je me sentais comme une zombie, mais maintenant, je vais mieux.”_, dit-elle, soulagée.

L’Afrique du Sud est l’un des rares pays africains à avoir ratifié la convention de l’Organisation internationale du travail (OIT) sur les droits des salariés. Ce qui est loin de mettre fin au calvaire des employés de maison. Pour mieux comprendre cet état de fait, il faut, encore une fois, remonter au temps de l’apartheid, et même au-delà. Il faut tout simplement se référer à la ‘‘cartographie raciale’‘ de l’Afrique du Sud, un pays où la couleur de peau reste un sujet intemporel.

Fazlyn Toeffie a 39 ans et est issue de la classe moyenne. Selon elle, elle a embauché une femme de ménage ‘‘dans les règles’‘. Pendant longtemps, Fazlyn était persuadée que les relations entre sa famille et son personnel de maison Noir n‘étaient “pas normales”.

“J’ai grandi dans un foyer (…) où les domestiques n‘étaient pas respectés. Ils ne pouvaient manger que dans leurs quartiers et revenaient ensuite faire la vaisselle”, lâche-t-elle.

Sans papier, sans permis de travail, sans droit

Nombreux sont les employés de maison (majoritairement femmes) qui viennent de pays voisins tels que le Zimbabwe et l’Eswatini (ex-Lesotho) dans l’espoir de trouver une meilleure vie en Afrique du Sud. Venant de pays très pauvres, sans permis de travail, sans papier et se retrouvant sans le sou, ils sont donc des cibles faciles sur lesquels se défoulent les employeurs véreux.

“Ce ne sont pas elles qui vont défendre leurs droits et dire non.”, note l’avocate Chriscy Blouws. Dans un tel contexte, les dérapages des employeurs restent impunis pour la plupart d’entre eux. Parmi ces abus, les viols. Itumeleng (nom d’emprunt) est l’une de ces nombreuses victimes d’abus sexuels perpétrés par des patrons à la libido animalière. L’employée de maison l’a payé cher cette année même.

“Une nuit, mon patron était ivre. Il est entré dans ma chambre et m’a touchée. Mais je ne peux rien dire”, se contente-t-elle de souligner, trop marquée par ce qu’elle a dû subir pour en donner les détails. Et, comme pour confirmer la thèse de la fragilité des employés de maison étrangers en Afrique du Sud, Itumeleng conclut par : “Je ne suis pas sud-africaine, je n’ai pas de permis de travail…”.

De nombreuses femmes employées de maison se retrouvent seules, face à leur souffrance. “La plupart n’adhèrent pas à un syndicat. Elles sont vraiment très isolées.”, déplore Amy Tekie.

Le salaire dérisoire du personnel de maison a interpellé le gouvernement sud-africain, qui s’est penché sur le problème en janvier de cette année, le fixant à un minimum de 1,36 dollar (1,2 euro) par heure. Mais sur le terrain, les choses sont différentes, les employés devant se contenter d’un dollar. “Aucune raison n’a été donnée” pour expliquer cette différence, constate amèrement l’avocate Chriscy Blouws. Sollicité par nos confrères de l’AFP (Agence France presse), le ministère sud-africain du Travail n’a pas répondu.

Pour sa part, Amy Tekie garde tout de même espoir quant à la reconnaissance des droits des femmes de ménage : “On constate que les choses commencent très lentement à changer.”

Un autre pas a d’ailleurs été franchi en 2019 par la justice d’Afrique du Sud, qui a reconnu aux employés de maison le droit à des dommages et intérêts en cas d’accident du travail.

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