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Mozambique : la découverte de rubis, source de malheur pour certains

Mozambique : la découverte de rubis, source de malheur pour certains

Mozambique

Nthoro, pauvre petit village d’environ 2000 habitants jadis sans histoire, situé dans le nord du Mozambique, est sous pression. Depuis la découverte il y a sept ans d’un gisement de rubis dans la zone, les habitants de ce petit coin perdu ont le sommeil aussi agité qu’un ouragan. Les détails.

Le malheur des uns fait le bonheur des autres, dit le vieil adage. Dans le cas de Nthoro, c’est plutôt l’inverse qui se produit. Depuis la découverte d’un gisement de rubis dans leur zone, les habitants de ce petit village du nord du Mozambique se voient régulièrement menacés d’expulsion par la police.

Cristina Joaquim, la “reine” traditionnelle de Nthoro, raconte : ‘‘on a toujours bien vécu ici, mais quand notre terre est devenue une concession minière, tout a changé.”

Quant à savoir si des mesures d’accompagnement ont été prises par les autorités, Cristina laisse entendre que ‘‘le relogement est notre gros problème. Comme ils ont promis de nous installer ailleurs, ils nous empêchent de cultiver la terre et de construire de nouvelles maisons. Alors, on crève de faim et tout le monde s’en moque…”

Et pourtant, la loi mozambicaine prévoit le relogement des habitants hors de la concession de 36.000 hectares acquise par Montepuez Ruby Mining (MRM), une entreprise minière détenue aux trois-quarts par le groupe britannique Gemfields.

En 2011, ce dernier obtenait auprès du gouvernement mozambicain le vaste espace dans les environs de la ville de Montepuez. A la clé, l’exploitation d’un gisement de rubis jusqu’en 2036. Mais la promesse de relogement faite par MRM se fait attendre.

Plutôt que de procéder au relogement des habitants de Nthoro, MRM a fait dresser des dizaines de panneaux le long des chemins qui conduisent au village. La dessus, il est clairement mentionné “Vous êtes dans une concession minière MRM. Il est interdit de cultiver, de bâtir des logements et de creuser. Un message qui est surtout adressé aux villageois.

Promesses non tenues, attitudes musclées

Ceux-ci font savoir que les unités d’intervention spéciales de la police se chargent de l’application stricte des restrictions brandies par MRM. Et ce, sans le moindre état d‘âme.

Cristina Joaquin : “ils arrivent au milieu de la nuit, incendient nos maisons, détruisent nos biens et arrêtent les jeunes en les accusant d‘être des mineurs illégaux.”

Joao Carimo, le chef du village, renchérit : ‘‘ils ont brûlé ma maison, ils ont brûlé mes récoltes. Nous savons que c’est la compagnie qui a ordonné la destruction de nos biens (…) Ceux qui brûlent nos maisons, ce sont les policiers et leurs agents de sécurité.”

Pour Joao Carimo, le but de toute cette violence est clair : “ils le font pour forcer les habitants à partir sans indemnisation.”

Jeronimo Amade, 45 ans et habitant de Nthoro, affiche lui aussi sa colère et son amertume : “j’ai vu tant de personnes tuées, de maisons brûlées, tout ça à cause des rubis. Alors, je veux juste qu’ils me donnent l’argent qu’ils m’ont promis pour que je puisse aller refaire ma vie ailleurs.”

Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’affaire rapporte beaucoup. Elle rapporte même énormément et les chiffres le disent d’eux même. D’après les données officielles, le groupe Gemfields a empoché la rondelette somme de 240 millions d’euros entre 2014 et 2017, lors de ventes aux enchères.

Une affaire juteuse, mais pas pour les pauvres

Toute cette masse d’argent ne profite en rien aux habitants du village. Ces derniers, qui voient la fameuse pierre précieuse rouge sortir de leur terre ancestrale, n’ont ni l‘électricité, ni l‘école. Et comme si cela ne suffisait pas, ils n’ont pas non plus accès à l’eau courante.

Situé à seulement dix minutes de route de Nthoro, le quartier général de MRM affiche un confort qui contraste tragiquement avec la misère criarde du petit village ; bureaux cossus, restaurant et clinique sont, entre autres, les commodités modernes mises à la disposition du personnel de l’entreprise. Le tout, protégé par toute une armée d’agents de sécurité privés, dotés d’arme à feu. Sans surprise, l’accès pour les habitants de Nthoro en ces lieux est interdit.

Afin de mettre fin aux violences policières et dans le but de forcer MRM à tenir sa promesse de relogement, les habitants de Nthoro ont décidé d’en appeler à la justice. En avril dernier, une centaine d’entre eux ont déposé à Londres (Angleterre) une plainte en nom collectif. Motifs de celle-ci : meurtres, coups et blessures, détentions arbitraires, ou encore, abus sexuels. L’accusé ? Le groupe Gemfields.

Les villageois accusent aussi le puissant groupe de les avoir privés de leurs moyens de subsistance, notamment l’agriculture.

Sergio Eusebio a 29 ans. Habitant de Nthoro, il explique : “nous avions l’habitude de cultiver notre terre pour nourrir nos familles. On produisait même du maïs pour le vendre. Aujourd’hui, ils nous interdisent de planter, alors on ne peut pas survivre.”

De son côté, l’accusé (Gemfields) donne un autre son de cloche. Selon le groupe, le plan de relogement est sur le point de voir le jour.

Gemfields rejette les accusations en bloc

La direction de Gemfields, basée à Londres, fait savoir dans une communication ce qui suit : “nous avons identifié 105 familles qui vivent actuellement dans le village de Nthoro et qui seront relogées (…) dans le district de Montepuez, pour un investissement total de 10 millions de dollars. Notre procédure a respecté les meilleures pratiques internationales en matière d’information et de consultation.”

Poursuivant dans son explication, Gemfields promet aux villageois de nouvelles maisons confortables. Ajoutés à la liste de promesses, une école, une église, une mosquée, et même, un centre de formation.

Mais qu’en est-il des violences évoquées par les villageois ? La dessus, le groupe britannique se fait évasif, évoquant une procédure judiciaire en cours : “nous rejetons toute forme de violence ou d’abus. Ces allégations font l’objet (de notre part) d’une enquête aussi complète que possible”.

La police elle aussi, accusée de jouer le rôle de bras armé de Gemfields, parle de procédure en cours. Elle assure mener une enquête et, selon son porte-parole national Inacio Dina, “tout policier impliqué dans des brutalités contre des citoyens sans défense sera puni”.

Les autorités locales pour leur part soutiennent ouvertement Gemfields. Pour elles, le britannique respecte ses engagements. Selon l’administrateur Fabio Namiva, “elle (la compagnie) paie ses impôts et remplit ses obligations sociales”. Il ajoute que ce sont les villageois “qui agitent les populations”, dénonçant des mensonges de leur part.

Namiva revient tout de même sur le retard accusé par la compagnie, quant au relogement des populations : ‘‘ils (MRM) auraient dû commencer la construction des maisons cette année, donc on est préoccupé. On met un maximum de pression sur la compagnie pour accélérer le relogement.”

Avant de prendre une autre direction, arguant que le plus important est en train de se faire : “l’extraction des rubis contribue largement aux revenus du pays, on est très content.”

Face à la puissance de Gemfields, à la complicité présumée de la police et au soutien des autorités locales, les habitants de Nthoro ont bien l’air de se mesurer à beaucoup plus forts qu’eux. Et leur chance d’avoir gain de cause semble infime.

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