Interview
Djènè Keita, directrice exécutive du Fonds des Nations Unies pour la population (UNFPA) et Secrétaire générale adjointe des Nations Unies (ONU), accorde une interview exclusive au correspondant d'Africanews à Kinshasa.
La République démocratique du Congo organise son premier recensement depuis plus de 40 ans, le dernier remonte à 1984. Pourquoi ce moment est-il si important ?
C'est un moment historique, car le dirigeant de la RDC a pris conscience de l'importance de savoir où se trouve la population, de recenser les gens afin de pouvoir prendre les bonnes décisions. Je pense que c'est absolument essentiel.
Et plus encore, ce qu'ils ont fait, ce dont nous avons été témoins aujourd'hui, c'est la volonté du gouvernement, l'engagement du chef de l'État lui-même à injecter 30 millions de dollars américains dans le fonds commun géré par l'UNFPA. Ce qui est absolument extraordinaire en tant qu'acte de souveraineté pour la RDC.
Quelles sont les conséquences de gouverner un pays pendant toutes ces décennies sans disposer de données démographiques fiables ?
Les conséquences sont très simples : on ne sait pas où construire des écoles pour que les enfants du village puissent s’y rendre. On ne sait pas où construire des infrastructures médicales pour les accueillir, et c’est un pays immense et vaste, avec des forêts et des montagnes : comment construire la route pour y accéder ?
Ainsi, disposer de ces données permet de réaliser d’importantes économies à long terme, car au moins on élabore des politiques fondées sur des faits et des données fiables. Tout le monde est pris en compte, personne n’est laissé pour compte.
De nombreuses régions de l'est de la RDC sont actuellement sous le contrôle des rebelles du M23. Beaucoup de gens ont fui vers les pays voisins et il est très difficile d'accéder à ces zones. Tout cela ne va-t-il pas nuire à la crédibilité du recensement ?
Absolument pas, car la première étape consiste vraiment à impliquer les communautés au mieux. Pour impliquer les communautés, il y a bien sûr les gouverneurs, mais aussi les chefs religieux et traditionnels. De plus, la modernité a fait son apparition : nous disposons désormais de l'intelligence artificielle et de données géospatiales. À l'UNFPA, nous utilisons ces données géospatiales pour nous assurer de pouvoir accéder à certaines zones difficiles d'accès par la route ou par la rivière.
Si ce recensement se déroule bien, quel est le changement concret auquel les Congolais peuvent s'attendre dans leur vie quotidienne ?
Le changement concret qu'ils verront dans leur vie quotidienne, c'est qu'ils pourront désormais vivre pleinement leur potentiel, car toutes les ressources, qu'elles soient nationales ou internationales, peuvent désormais être mobilisées pour atteindre les zones les plus reculées.
Pour les jeunes, ce sera vraiment l'emploi. Car ce recensement va créer tant d'emplois dès le début de cette nouvelle ère. Pour les femmes, vous savez que la mortalité maternelle est l'un des enjeux cruciaux sur le continent, et ce serait extraordinaire de savoir combien de sages-femmes nous pouvons envoyer dans un village ou une communauté donnée ; cela ferait une différence dans la vie des femmes partout sur ce continent si vaste !
Pourquoi ces données démographiques sont-elles si cruciales pour le développement des pays africains aujourd’hui ?
On peut faire des suppositions sur son pays, mais les suppositions ne constituent pas une bonne gouvernance. Pour que les pays africains soient dignes de respect et respectés aujourd’hui, il faut suivre la voie normale : la bonne gouvernance.
Or, la bonne gouvernance commence par des données fiables. Sans données, on ne peut aller nulle part aujourd’hui et dire : "Voici ce que je veux faire", sur quelle base ? Et encore une fois, qu’en est-il aujourd’hui, après 42 ans ? Quelle est la population de la RDC ? J’ai hâte de le savoir.
Au fil des ans, l'UNFPA a joué un rôle très important en matière de santé reproductive, de violence sexiste et de contrôle des naissances. D'après votre évaluation, faites-vous des progrès dans l'aide apportée aux femmes en RDC ou sommes-nous en train de régresser dans certains domaines ?
Nous avons progressé sur tous les continents, ainsi qu'en RDC. Disposer de données fiables facilitera encore davantage le processus, car au moins nous saurons où se trouvent les femmes. En ce qui concerne la violence sexiste, à l’exception des zones de conflit, pour le reste, on ne sait pas où elles se trouvent. Il faut aller les rechercher jusqu’au bout.
On ne sait pas si la violence sexiste s’est produite à cause d’une grossesse précoce, ce qui peut entraîner une autre complication que l’on appelle la fistule obstétricale. Donc, grâce aux données, nous saurons où elles se trouvent, et le système de santé pourra être bien meilleur.
Tant de ces pays africains sont aux prises avec des problèmes de corruption ; ils élaborent donc de très bons plans en matière de soins de santé et d’infrastructures, mais ils ne les mènent pas à bien.
La gouvernance est difficile partout, que ce soit au Nord ou au Sud ; ce n’est facile nulle part aujourd’hui. C’est donc pour moi un signe incroyablement positif de voir un pays comme la RDC faire un pas aussi énorme à une époque où les fonds sont si cruellement nécessaires pour le développement. Tant de ressources sont consacrées aux conflits et à l’aide humanitaire que le fait de voir un pays investir ainsi dans son avenir me donne, je pense, de l’espoir pour notre continent.
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