Soudan : plus de 8 000 disparus et des milliers de corps enterrés dans des fosses anonymes

Des tombes, sur le trottoir d'une rue d'Omdurman, dans la banlieue de Khartoum, au Soudan, le 19 avril 2026   -  
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À l’aube d’une journée de janvier 2025, Fahmy al-Fateh quitte son domicile de Khartoum pour rejoindre le front. Ancien agriculteur et commerçant de 38 ans, il avait intégré l’armée soudanaise après le déclenchement de la guerre contre les Forces de soutien rapide (FSR). Avant de partir, il téléphone à son épouse, Azaher Abdallah, pour lui annoncer qu’il rentrerait dans la matinée. Elle ne le reverra jamais.

« Je l’ai attendu jusqu’à 22h30, mais il n’est jamais rentré », raconte-t-elle. Les appels restent sans réponse. Puis le téléphone s’éteint définitivement. Plus d’un an plus tard, leur fils de trois ans accourt encore au bruit des motos, persuadé d’apercevoir son père.

Comme elle, des milliers de familles soudanaises vivent dans l’incertitude absolue. Selon le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), plus de 8 000 personnes ont disparu depuis le début du conflit, déclenché en avril 2023 entre l’armée régulière et les paramilitaires des FSR. Certaines ont été séparées de leurs proches lors des combats ou des déplacements de population ; d’autres auraient été arrêtées clandestinement ou ensevelies sans identification.

À Khartoum, les stigmates de la guerre se lisent désormais dans le paysage urbain. Les combats ayant rendu les cimetières inaccessibles pendant de longs mois, les habitants ont enterré les morts là où ils le pouvaient : terrains vagues, cours d’école, stades de football ou bords de route. De nombreuses sépultures improvisées ne portent aucun nom.

« La plupart des corps sont en état de décomposition avancée, ce qui rend leur identification très difficile », explique le docteur Hisham Zienalabdien, directeur du département de médecine légale de l’État de Khartoum. Les capacités d’identification sont presque inexistantes : « Il n’y a plus de laboratoire pour effectuer les tests ADN, car il a été détruit par les Forces de soutien rapide. »

Les autorités médico-légales affirment toutefois conserver des prélèvements ADN sur les corps non identifiés, dans l’espoir de futures correspondances avec les familles. Environ 10 % des dépouilles réinhumées demeurent aujourd’hui sans identité connue.

Pour les proches, l’absence de certitude nourrit une souffrance durable. Sulafa Mustafa recherche son fils Suleiman, disparu à l’âge de 18 ans après une visite chez un ami près de Khartoum. Depuis deux ans, elle parcourt sans relâche les rues, les hôpitaux et les prisons, montrant sa photographie à des inconnus et criant son nom au mégaphone malgré les bombardements.

« Quand on sait qu’un proche est mort ou vivant, on peut au moins trouver un peu de paix. Mais lorsqu’il est porté disparu, on vit sans aucune assurance », confie-t-elle.

Les psychologues du CICR alertent sur les conséquences profondes de cette attente sans fin : incapacité à faire son deuil, détresse chronique, désagrégation des liens familiaux. Au Soudan, où la guerre continue de déplacer des millions de personnes et de détruire les infrastructures civiles, beaucoup n’ont pourtant d’autre choix que de poursuivre les recherches.

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