Oumar Cissé guidait autrefois des visites à Djenné, une ville ancienne et légendaire du centre du Mali, célèbre pour son imposante mosquée en banco, mais il gagne désormais sa vie tant bien que mal en conduisant une vieille moto-taxi à Bamako.
AES : au Mali, le tourisme peine à se relever de la crise sécuritaire
Le secteur touristique malien, autrefois florissant, s’est asséché ces dernières années après l’arrivée au pouvoir d’une junte autoritaire à la suite de deux coups d’État successifs en 2020 et 2021, et alors que des djihadistes liés à Al-Qaïda menaient une campagne d’attaques.
"Sous mes ongles, ce n’est plus la terre sacrée de Djenné, mais la graisse du moteur", a confié Oumar Cissé à l’AFP, envahi par la nostalgie de sa vie d’autrefois. Cissé est parti lorsque la situation sécuritaire s’est dégradée dans la ville, classée au patrimoine mondial de l’UNESCO et abritant la grande mosquée de Djenné, la plus grande structure en banco au monde.
Il se concentre désormais sur le fait de nourrir ses enfants, espérant qu’ils se souviendront que leur père était autrefois "un guide, un homme de culture".
"Je pourrais vous parler pendant trois heures des lignées familiales, des minarets des mosquées et de la raison pour laquelle les murs en banco ne s’effondrent jamais sous la pluie", a-t-il déclaré à l’AFP. "Les touristes m’écoutaient les yeux grands ouverts, ils notaient tout dans leurs petits carnets", a-t-il ajouté.
Tombé en disgrâce
Depuis 2012, le Mali est confronté à une grave crise sécuritaire, alimentée non seulement par des attaques de djihadistes liés à Al-Qaïda, mais aussi par des groupes affiliés à l’État islamique, ainsi que par des groupes rebelles et des réseaux criminels.
Le pays, qui compte quatre sites classés au patrimoine mondial de l’UNESCO, était longtemps une destination majeure pour les amateurs de culture ouest-africaine, avant de tomber progressivement en désuétude auprès des touristes étrangers.
Ces sites vont de la ville historique de Tombouctou au tombeau en banco d’Askia à Gao, que l’UNESCO décrit comme "témoignant de la puissance et des richesses" d’un empire qui prospéra aux XVe et XVIe siècles grâce au contrôle du commerce transsaharien.
Cependant, les touristes ont déserté les sites de l’UNESCO et de nombreux autres lieux emblématiques depuis plus de dix ans.
Crise sécuritaire
"Les Occidentaux venaient visiter Tombouctou et les dunes. Des princes arabes venaient chasser l’outarde, obtenaient d’abord des autorisations et engageaient des guides. Aujourd’hui, il n’y a plus rien", a déclaré Sidy Keita, directeur de Mali Tourisme, l’agence nationale de promotion du tourisme.
La crise sécuritaire a entraîné "l’abandon de destinations, la fermeture de certains établissements touristiques et la destruction d’autres, ainsi que le licenciement ou la mise en chômage technique du personnel", selon le site de Mali Tourisme.
Par ailleurs, "de nombreux hôtels ont fermé faute de clients. Pire encore, les propriétaires sont endettés", a confié à l’AFP un membre de l’Association malienne des hôteliers.
Selon Mali Tourisme, entre 200 000 et 300 000 touristes visitaient le Mali chaque année à l’époque de son apogée touristique, générant environ 120 milliards de francs CFA (215 millions de dollars) de recettes annuelles.
Le secteur, qui représentait auparavant près de 3 % du PIB, n’en représente plus qu’environ 1 %, a déclaré en juillet à la télévision publique le ministre malien du Tourisme, Mamou Daffé.
Touristes locaux
Ces dernières années, le Mali a tenté de relancer son industrie touristique en se tournant vers le tourisme intérieur. Des programmes ont encouragé les fonctionnaires et le grand public à découvrir leur propre pays, avec des circuits subventionnés à Bamako et dans les régions.
En décembre, des touristes étrangers ont pu visiter Tombouctou pour la première fois depuis dix ans, après que les djihadistes ont rendu la ville trop dangereuse. Ils étaient venus à l’occasion de la Biennale culturelle et artistique du Mali, organisée dans la ville.
"Des protocoles de sécurité stricts étaient en place, tous les étrangers devant être escortés par la police", a indiqué Ulf Laessing, responsable du programme Sahel à la Fondation Konrad Adenauer, présent lors de la biennale.
La compagnie aérienne privée Sky Mali a indiqué avoir transporté près de 1 000 passagers vers Tombouctou à l’occasion de l’événement, à bord de 12 vols réguliers et de deux vols charters supplémentaires, peu après que les ambassades occidentales ont appelé leurs ressortissants à quitter le Mali en raison d’un blocus de carburant imposé par les jihadistes.
Alliance des États du Sahel
Selon Keita, directeur de Mali Tourisme, environ 100 touristes russes ont visité Tombouctou à l’occasion de la biennale. "L’espoir renaît", a-t-il déclaré, ajoutant que "c’est une nouvelle clientèle. Nous espérons qu’il y en aura davantage, que ce sera la relance du tourisme".
Le régime militaire malien s’est détourné de son ancienne puissance coloniale, la France, pour se rapprocher de la Russie, devenue l’un de ses principaux alliés et un partenaire dans les secteurs de l’énergie, de la défense et de l’enseignement supérieur.
Les autorités ont récemment annoncé leur intention de développer un "tourisme conjoint" dans le cadre de l’Alliance des États du Sahel (AES), une confédération regroupant le Mali, le Burkina Faso et le Niger, tous dirigés par des juntes militaires.