AES : au Niger, un stock d'uranium au cœur d'un casse-tête diplomatique

Une tour de transmission dans la région désertique du Ténéré au Niger, dans le sud du Sahara central, le 30 mai 2018.   -  
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Un important chargement d’uranium qui a quitté le nord du Niger fin novembre est bloqué depuis des semaines à l’aéroport de Niamey. Cette cargaison a créé un casse-tête diplomatique pour la junte qui a pris le pouvoir en 2023 et qui, depuis, s’est détournée de son allié traditionnel, la France, pour se rapprocher de la Russie.

L’uranium nigérien — longtemps exploité par le groupe français Orano (anciennement Areva) — est au cœur de la volonté de la junte d’affirmer sa souveraineté sur ses ressources.

En juin, les autorités militaires ont annoncé la nationalisation de la mine de Somair, filiale d’Orano située à Arlit, dans le nord du pays. Quelques semaines plus tard, elles ont déclaré vouloir vendre l’uranium nigérien sur le marché international.

À l’aide d’images satellites, l’AFP a établi que 34 camions sont arrivés à l’aéroport de Niamey entre le 3 et le 5 décembre.

Si le contenu ne peut être formellement confirmé, plusieurs sources — dont Wamaps, un groupe de journalistes ouest-africains spécialisés dans la sécurité au Sahel — affirment qu’il s’agit du chargement d’uranium parti d’Arlit fin novembre.

Les camions sont restés à l’intérieur de l’enceinte de l’aéroport pendant près d’un mois, mais au 14 janvier, seuls quatre étaient encore visibles.

"La cargaison se trouve entièrement à l’intérieur de l’aéroport ; elle a été déplacée vers des sites sécurisés", a indiqué à l’AFP une source proche du dossier. "Elle n’est pas destinée à quitter le pays dans un avenir proche", a ajouté cette source.

Itinéraire risqué

L’exportation de marchandises depuis le Niger, pays enclavé, nécessite généralement l’accès à un port d’un pays voisin. Le Niger partage des frontières avec le Nigeria et le Bénin.

Mais les relations de la junte avec Abuja sont tendues et celles avec Cotonou sont encore plus dégradées. Le Niger accuse le Bénin de chercher à déstabiliser le pays et a fermé la frontière.

Cela signifie que l’itinéraire le plus direct, via le port béninois de Sèmè-Kpodji, n’est pas envisageable. L’alternative consisterait à faire transiter le "yellowcake" — un concentré d’uranium — par le Togo.

Mais cela impliquerait de traverser l’ouest du Niger et le Burkina Faso, régions fortement touchées par la violence jihadiste. L’itinéraire passerait notamment par Torodi, dans le sud-ouest du Niger, où le préfet local a été tué plus tôt cette année.

"Le Niger hésite en raison de l’aggravation des risques sécuritaires", a déclaré la source. La région de Tillabéri, frontalière du Burkina Faso, est devenue en 2025 "la région la plus meurtrière de l’ensemble du Sahel central", selon l’ACLED, une ONG qui surveille les conflits.

Option aérienne

L’uranium pourrait également être transporté par voie aérienne. Des images satellites montrent la présence de deux avions cargos russes de type Iliouchine Il-76 à Niamey entre le 9 et le 13 janvier.

Mais l’analyse par l’AFP des données de suivi des vols, visant à identifier les propriétaires des appareils, n’a révélé aucun mouvement enregistré. À ce stade, l’acheteur de l’uranium demeure inconnu et Moscou n’a pas officiellement exprimé d’intérêt pour la cargaison.

Interrogée par l’AFP lors d’un point presse jeudi, la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, a déclaré qu’elle "examinerait la question" et qu’elle répondrait "sans faute".

Lors d’une visite à Niamey cet été, le ministre russe de l’Énergie a déclaré que l’"objectif principal" de Moscou était "d’exploiter l’uranium" au Niger. L’agence atomique russe Rosatom a ensuite signé un mémorandum sur la coopération nucléaire civile avec le Niger.

Contentieux juridique

En décembre, la France a ouvert une enquête sur le vol présumé de cet uranium "dans l’intérêt d’une puissance étrangère".

Orano affirme que la cargaison lui appartient toujours, une affirmation rejetée par Niamey, qui accuse à son tour l’entreprise de devoir 58 milliards de francs CFA (102 millions de dollars) au titre de dettes et de factures impayées.

Cette procédure judiciaire pourrait compliquer la situation pour tout pays par lequel la cargaison serait amenée à transiter — à commencer par le Togo.

"Cette plainte a modifié le rapport de force", a estimé la source. "Le Togo hésite désormais car, en vertu de ses engagements internationaux, la cargaison devrait être immédiatement saisie si elle entrait sur son territoire", a-t-elle ajouté.

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