Libye : sauver les trésors antiques de Cyrène et d’Apollonia

Deux touristes prennent une photo souvenir devant le temple grec de Zeus, dans l'ancienne ville de Cyrène, près de la ville d'al-Bayda, au nord-est de la Libye, le 9 septembre   -  
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Dans l’est de la Libye, une poignée d’archéologues, d’experts et de bénévoles s’emploie à préserver les vestiges antiques de Cyrène et d’Apollonia, deux sites majeurs du patrimoine mondial durement éprouvés ces dernières années par les conflits, les pillages et les catastrophes naturelles.

Ancienne cité grecque fondée en 631 avant notre ère, Cyrène fut l’un des centres les plus florissants de l’Antiquité en Afrique du Nord. Son imposant temple de Zeus, souvent comparé au Parthénon d’Athènes et même légèrement plus vaste, témoigne encore aujourd’hui de la grandeur de cette civilisation.

« C’est un lieu à couper le souffle », confie le guide touristique Hamdi Al-Kailani, admiratif devant les colonnes monumentales qui dominent toujours le paysage.

Mais derrière cette apparente sérénité se cache une histoire récente marquée par de graves menaces. Après la chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011, la Libye a plongé dans l’instabilité. Profitant du vide sécuritaire, des groupes armés et des organisations djihadistes, dont le groupe État islamique, ont ciblé plusieurs sites archéologiques de l’est du pays.

Face à l’absence de protection institutionnelle, les conservateurs et habitants ont dû agir seuls pour préserver les trésors de Cyrène. Smail Dakhil, responsable du musée local, se souvient de cette période d’angoisse.

Craignant les pillages, les équipes ont discrètement déplacé des statues de petite taille, des pièces d’or et des archives vers des lieux sûrs. Les œuvres les plus imposantes, impossibles à transporter, ont été protégées grâce à la vigilance permanente de bénévoles et de riverains qui ont assuré une surveillance jour et nuit.

Le musée de Cyrène abrite aujourd’hui plus de 40 000 objets archéologiques, parmi lesquels des représentations d’Apollon et de Zeus sauvées des menaces de destruction.

Mais un nouveau drame allait frapper la région. En septembre 2023, la tempête Daniel a provoqué des inondations catastrophiques dans l’est de la Libye, notamment à Derna, située à une centaine de kilomètres de Cyrène. Des milliers de personnes ont perdu la vie et plusieurs sites historiques ont subi d’importants dégâts.

Sous le choc

Dès le lendemain de la catastrophe, des équipes locales se sont mobilisées pour évaluer les dommages. Sous la direction d’Anis Hamid Younes, des mois de travaux ont été nécessaires pour dégager les décombres, récupérer des objets enfouis et restaurer certaines structures endommagées.

Malgré des moyens limités et un matériel vieillissant, les restaurateurs ont réussi à reconstruire un sanctuaire ainsi qu’une partie d’un ancien mur monumental. Ils espèrent rouvrir l’ensemble du site au public dès le mois de septembre.

Paradoxalement, la catastrophe a aussi permis de nouvelles découvertes archéologiques. Les fouilles menées après les inondations ont révélé des gravures et des offrandes funéraires jusque-là inconnues au sein de vastes nécropoles carthaginoises et romaines.

À une vingtaine de kilomètres de Cyrène, l’inquiétude est encore plus forte à Apollonia, ancien port de la cité antique. Une partie importante du site a déjà disparu sous les eaux au fil des siècles, victime de l’érosion marine.

Les spécialistes estiment que les dégâts causés par la tempête Daniel ont considérablement accru les risques. Certaines structures sont désormais directement exposées aux assauts de la mer, rendant indispensable une intervention rapide pour éviter de nouvelles pertes.

Les responsables du Département des antiquités regrettent toutefois le manque de soutien international. Ils affirment avoir multiplié les demandes d’assistance auprès des organisations spécialisées depuis plusieurs années afin de protéger ces sites inscrits sur la liste du patrimoine mondial en péril.

Changement d’attitude

L’UNESCO, de son côté, assure vouloir renforcer sa présence en Libye. Son directeur pour le Maghreb, Charaf Ahmimed, a annoncé son intention de visiter Cyrène et Apollonia dans les prochains mois afin d’évaluer les besoins sur le terrain.

Au-delà de l’urgence de la conservation, les défenseurs du patrimoine libyen espèrent un changement de regard des autorités nationales. Pour Ahmad Essa Abdulkariem, haut responsable du Département des antiquités, ces vestiges constituent une richesse durable pour le pays.

Selon lui, la Libye devrait davantage investir dans le tourisme culturel et la valorisation de son patrimoine, plutôt que de dépendre exclusivement de ses ressources pétrolières. Il rêve notamment de voir émerger en Cyrénaïque un grand musée capable de rivaliser avec les plus prestigieuses institutions internationales.

Un tel projet pourrait également favoriser le retour de centaines d’objets archéologiques libyens actuellement conservés à l’étranger, notamment dans les collections du Musée du Louvre et du British Museum, et contribuer ainsi à redonner toute sa place à l’un des plus remarquables héritages de la Méditerranée antique.

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