Amnesty International a dénoncé jeudi un système de surveillance qu’elle attribue aux services de renseignement marocains, estimant qu’il est utilisé pour intimider et réduire au silence des journalistes et des défenseurs des droits humains. L’organisation affirme que ce dispositif repose à la fois sur des technologies sophistiquées et sur des techniques plus classiques, telles que les écoutes, les filatures et l’installation de dispositifs d’enregistrement.
Maroc : Amnesty dénonce la surveillance ciblée de journalistes et de militants
Dans un rapport intitulé « On commence par le verdict ». Au cœur de l’appareil de surveillance marocain, l’ONG dit s’appuyer notamment sur le témoignage d’un ancien employé de la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST), présenté sous le pseudonyme de « Safir », ainsi que sur des analyses de criminalistique numérique, des documents issus de fuites et des entretiens avec dix personnes qui auraient été ciblées.
Selon Amnesty, les autorités auraient notamment eu recours au logiciel espion Pegasus, développé par la société israélienne NSO Group. L’organisation affirme que la DGST a commencé à le déployer dès 2017 et qu’il a été utilisé de manière abusive contre des journalistes et des militants au moins jusqu’en 2021. Elle évoque également l’utilisation d’autres outils de surveillance fournis par des entreprises israéliennes, européennes et américaines.
L’enquête décrit plusieurs modes opératoires : infections de téléphones par des moyens physiques, attaques nécessitant un clic de la victime, attaques dites « zéro clic », capables d’infecter un appareil sans interaction de l’utilisateur, ainsi que des techniques d’injection via les réseaux télécoms. Amnesty affirme par ailleurs que des téléphones préinfectés auraient été distribués par l’intermédiaire de boutiques de téléphonie et que des équipements d’écoute auraient été dissimulés dans des lieux privés.
L’ancien agent cité par l’ONG affirme également que des personnes étaient surveillées dans des lieux de détention, des bureaux, des véhicules ou des cafés, et que leurs déplacements pouvaient être suivis grâce à leurs données de localisation. Selon son témoignage, des cybercafés auraient aussi été infectés par le logiciel Remote Control System (RCS), permettant d’accéder aux communications et aux données stockées sur les ordinateurs.
Des cibles issues de la société civile
Amnesty affirme avoir identifié les propriétaires de 103 numéros marocains figurant parmi les cibles potentielles de Pegasus entre septembre et décembre 2017. Selon son analyse, 65 appartenaient à des membres de la société civile, dont 34 défenseurs des droits humains, 22 journalistes et professionnels des médias, cinq avocats et quatre universitaires. Vingt-cinq autres correspondaient à des responsables politiques ou à des membres des autorités.
L’organisation cite notamment le journaliste Omar Radi, emprisonné au Maroc après avoir été poursuivi dans plusieurs affaires, ainsi que le militant Fouad Abdelmoumni. Amnesty rapporte que ce dernier aurait été filmé à son domicile en 2021 et que des images privées avaient ensuite circulé sur WhatsApp.
L’ONG affirme que les informations recueillies dans le cadre de ces opérations auraient également servi à alimenter des campagnes de dénigrement visant des militants dans des médias proches du pouvoir. Elle estime que la surveillance contribue ainsi à instaurer un climat d’autocensure, y compris chez des personnes qui ne font pas elles-mêmes l’objet de poursuites.
Amnesty décrit par ailleurs un système qui dépasserait les frontières marocaines, certains outils pouvant permettre de surveiller les communications et déplacements de personnes vivant ou travaillant à l’étranger.
Rabat rejette les accusations
Les autorités marocaines ont à plusieurs reprises rejeté les accusations d’utilisation de logiciels espions contre leurs citoyens, affirmant notamment respecter la confidentialité des communications personnelles. Dans le cadre de ce nouveau rapport, Amnesty indique avoir sollicité les autorités marocaines quatre semaines avant sa publication, sans recevoir de réponse.
L’ONG a également interrogé plusieurs entreprises citées dans son enquête. Verint a indiqué s’être retirée de ce secteur d’activité en 2021, tandis que Memento Labs a affirmé ne disposer d’aucun contrat en cours avec une entité marocaine. Les autres sociétés contactées n’auraient pas répondu, selon Amnesty.
L’organisation appelle désormais Rabat à mettre fin à ce qu’elle considère comme une surveillance illégale des journalistes et défenseurs des droits humains et à ouvrir une enquête indépendante sur les activités de la DGST. Elle demande également aux États exportateurs de technologies de surveillance de renforcer les garanties destinées à prévenir leur utilisation à des fins contraires aux droits humains.