Des entreprises indiennes derrière la crise des opioïdes en Afrique de l'Ouest

Un jeune homme roule un joint de Kush tandis que d'autres consommateurs dorment dans une planque à Freetown, en Sierra Leone, le 29 avril 2024.   -  
Copyright © africanews
© 2024 Misper Apawu

C'est une petite pilule vendue en tablettes de dix, comme un banal antidouleur, dans les pharmacies de rue de toute l'Afrique de l'Ouest. Mais le tapentadol est un médicament redoutable, opioïde ultrapuissant et addictif, qui nourrit en silence une épidémie meurtrière.

Vendue pour trois fois rien, cette drogue inonde depuis plus d'un an le marché ouest-africain, à des concentrations interdites par toutes les instances sanitaires de la planète.

Une enquête de l'AFP a établi que le tapentadol était exporté discrètement sur le continent par des compagnies pharmaceutiques indiennes, parfois sous l'étiquette "médicaments sans danger pour la santé".

Les statistiques douanières indiennes, consultées sur la plateforme de suivi des exportations mondiales Volza, révèlent que ces puissants antidouleurs sont expédiés chaque mois pour des millions de dollars vers le Nigeria, la Sierra Leone ou le Ghana.

Ce, bien que les autorités de ces pays en interdisent explicitement la consommation, totalement ou dans ses versions les plus concentrées.

La grande majorité de ces comprimés sont d'une puissance telle qu'ils sont interdits en Inde, où leur production est officiellement proscrite sans permission spéciale.

Circonstance aggravante, cet opioïde de synthèse de la famille du tramadol, dont la prescription débridée a causé près d'un million de morts par surdose aux États-Unis depuis l'an 2000, est consommé en complément du "kush", ont révélé à l'AFP autorités locales et experts.

Tristement célèbre pour les ravages rapides qu'elle produit sur ses utilisateurs, la "drogue des zombies" a été déclarée fléau national au Liberia et en Sierra Leone.

Le cocktail mortel qui allie kush et tapentadol est "très inquiétant", avertit le responsable de la santé mentale au ministère sierra-léonais des Affaires sociales, Ansu Konneh, qui dit ramasser ses victimes "tous les jours dans les rues, les marchés et les bidonvilles" de son pays.

Plus de 400 corps ont été ramassés les trois derniers mois dans la seule capitale Freetown, affirme-t-il.

Le tapentadol est "très largement détourné de son usage" pour être "moulu et mélangé au kush", confirme un expert local en santé publique Abu Bangura.

'Tolérance zéro'

En février 2025, New Delhi avait annoncé une politique de "tolérance zéro" contre le commerce illégal de drogues.

Les autorités indiennes avaient interdit l'exportation de comprimés combinant tapentadol et carisoprodol, un myorelaxant, après une enquête de la BBC qui avait suivi la piste d'un cocktail de médicaments à base de tapentadol vendu illégalement au Ghana par un laboratoire pharmaceutique de Bombay.

L'Organisation indouestienne de contrôle des normes pharmaceutiques (CDSCO) avait ordonné le "retrait immédiat" des licences d'exportation et de fabrication de ce mélange, avant d'étendre l'interdiction à "tous les cocktails de tapendatol non approuvés par les pays importateurs".

Les journalistes de l'AFP en Inde et en Afrique ont néanmoins pu faire correspondre des comprimés de tapentadol à haute dose saisis dans au moins quatre pays ouest-africains avec des registres d'exportation indiens grâce aux numéros de licence de leurs fabricants.

Interrogé par l'AFP, un porte-parole de l'Association indienne des fabricants de médicaments (IDMA), a expliqué qu'"un fabricant patenté qui a suivi toutes les procédures ne peut pas être tenu pour responsable de ce qui se passe dans le reste de la chaîne de livraison". Il y a "une responsabilité partagée par tous les acteurs du secteur" pour empêcher l'usage abusif de ce médicament, a ajouté Viranchi Shah.

De leur côté, les autorités du Nigeria et de Sierra Leone ont assuré n'avoir jamais autorisé le tapentadol à de fortes concentrations et celles du Ghana ont confirmé avoir totalement interdit la molécule.

'Coup de fouet'

"C'est le coup de fouet qui me permet de conduire jour et nuit." Le tapentadol est devenu une compagne indispensable pour le Sierra-Léonais Abubakar Sesay, 20 ans, qui gagne une misère au guidon de son moto-taxi dans les rues étroites et poussiéreuses de Freetown.

"Sans ça, je ne peux pas survivre. Il m'arrive d'en prendre jusqu'à quatre pilules de 225 mg par jour. Et la nuit, je les mélange avec des boissons énergisantes pour pouvoir tenir..."

Souvent, davantage que pour se défoncer, le tapentadol "est utilisé comme un stimulant pour pouvoir tenir durant les longues heures d'un travail pénible", explique l'anthropologue médical Axel Klein, de la Global Initiative Against Transnational Organized Crime.

Au Nigeria, où les opioïdes sont désormais le deuxième stupéfiant le plus consommé après le cannabis, "les ravisseurs, les terroristes et les bandits utilisent ces drogues pour pouvoir mener leurs infâmes activités", dit Femi Babafemi de l'Agence antidrogue nigériane (NDLEA).

Selon la police, des combattants jihadistes comme Boko Haram en prennent "pour se donner du courage". Les comprimés servent aussi de monnaie d'échange lors des enlèvements, ajoute M. Babafemi.

Un total de 2 milliards de comprimés à haute dose ont été saisis dans ce pays en 2023 et en 2024, principalement en provenance d'Inde, selon la NDLEA.

Dans le quartier pauvre et poussiéreux de la capitale Abuja, où travaille Boluwatife Owoyemi de l'ONG YouthRISE Nigeria auprès de toxicomanes, un comprimé coûte moins qu'un repas.

En plus de "leur donner beaucoup d'énergie", explique Mme Owoyemi, "certains les utilisent comme coupe-faim jusqu'à ce qu'ils aient assez d'argent pour acheter à manger".

Même si leurs prix ont augmenté, les opioïdes restent "moins chers que d'autres drogues", ajoute Emmanuel Augustine, de la même ONG. Environ 1 000 nairas (moins d'un dollar) le comprimé, contre 64 000 et 25 000 nairas pour un gramme de cocaïne et d'héroïne.

À découvrir également

Voir sur Africanews
>