Perchés sur des radeaux de fortune, accrochés à une corde tendue au-dessus des eaux troubles du fleuve Limpopo, des hommes avancent lentement entre les deux rives. Quelques minutes plus tard, ils disparaissent dans les broussailles du côté sud-africain, après avoir franchi clandestinement la frontière depuis le Zimbabwe. La scène, observée par une équipe de l’AFP à proximité du poste-frontière de Beitbridge, illustre la difficulté des autorités à contrôler une frontière longue et largement perméable.
Le Limpopo, miroir de la crise migratoire sud-africaine
Le passage est pourtant l’un des plus surveillés de la région. Mais lorsque les patrouilles de la police aux frontières arrivent sur place, les migrants ont déjà disparu dans la végétation épineuse. Ce secteur n’est qu’un des nombreux points de traversée illégale qui jalonnent les quelque centaines de kilomètres séparant le Zimbabwe de l’Afrique du Sud, où passeurs et candidats à l’exil continuent de défier les dispositifs de contrôle.
« Ce n’est pas facile, car il y a beaucoup de crocodiles et d’hippopotames ; c’est risqué, mais la situation peut m’obliger à traverser », témoigne Munyai Tungamirai, un migrant zimbabwéen reconduit après avoir franchi le fleuve.
À quelques kilomètres de là, dans la ville sud-africaine de Musina, le mouvement s’inverse. Dans un camp de transit, des milliers de migrants attendent des bus qui doivent les ramener vers le Zimbabwe ou d’autres pays voisins, après avoir quitté l’Afrique du Sud dans un climat de tensions croissantes envers les étrangers.
Selon les autorités sud-africaines, au moins quatre étrangers ont été tués dans des violences liées à une campagne antimigrants marquée par des discours xénophobes. Depuis le début de l’opération de départs et de reconduites, plus de 60 000 étrangers auraient quitté le pays, dont une grande partie en situation irrégulière.
Des départs provoqués par la peur et la précarité
Dans le camp de Musina, plus de 21 000 personnes sont déjà passées par le dispositif d’accueil et d’enregistrement, selon Albert Matsaung, responsable du site pour l’administration provinciale du Limpopo. Sous de grandes tentes blanches, des familles patientent sur de minces matelas, entourées de sacs et de quelques effets personnels.
Parmi elles, Munyai Tungamirai et son épouse Patricia Nhamo racontent leur parcours. Le couple avait traversé le Limpopo en 2024 pour chercher du travail. En hiver, expliquent-ils, le niveau du fleuve baisse et la traversée devient plus facile. Moyennant environ 20 dollars versés à un passeur, Munyai avait rejoint l’Afrique du Sud, où il avait trouvé un emploi dans une orangeraie du Limpopo.
Mais lorsque les manifestations réclamant le départ des migrants sans papiers ont gagné en ampleur, son employeur l’a licencié par crainte de sanctions administratives. Avec leur bébé d’un an, le couple espère désormais revenir un jour avec des documents officiels.
« Je veux régler mes formalités administratives, obtenir mon passeport et mon permis de travail, puis revenir en Afrique du Sud pour recommencer une nouvelle vie », explique Munyai Tungamirai.
D’autres, en revanche, ne veulent plus entendre parler du pays. Leonard Moyo, arrivé en Afrique du Sud en 2010 grâce à une bourse d’études, y avait construit sa vie, fondé une famille et travaillé dans le bâtiment. Aujourd’hui, il repart avec pour seul bagage précieux un ordinateur. « Ils ne nous aiment pas (...) et je préfère mourir dans mon pays », affirme-t-il.
Une frontière impossible à hermétiser
Depuis le 7 juin, 46 000 migrants ont franchi le poste-frontière de Beitbridge dans le cadre de retours volontaires ou d’expulsions, selon la police aux frontières sud-africaine. La majorité étaient des ressortissants malawites.
Mais les autorités savent que ces départs ne signifient pas nécessairement la fin des migrations clandestines. Les nombreux passages informels le long du Limpopo permettent encore aux migrants de revenir rapidement en Afrique du Sud.
« Imaginez l’embarras si, après tous nos efforts, des personnes rentrent de nouveau dans le pays illégalement », a déclaré Michael Masiapato, chef de l’Autorité sud-africaine de gestion des frontières.
Le ministre sud-africain des Travaux publics et des Infrastructures, Dean Macpherson, a lui-même reconnu l’ampleur des failles lors d’une visite sur le terrain. « Ce que j’ai vu là-bas était choquant. Il n’y a littéralement aucune frontière à certains endroits », a-t-il déclaré, évoquant une ancienne clôture électrique sophistiquée désormais hors service.
Cette installation aurait été désactivée après des critiques liées aux droits humains, car elle pouvait infliger de graves décharges électriques aux personnes tentant de la franchir.
Les autorités envisagent de renforcer les patrouilles, la vidéosurveillance et les opérations de contrôle, mais reconnaissent qu’elles ne peuvent garantir une fermeture totale de la frontière.
Un retour vécu comme un soulagement
Dans le camp de Musina, Veronica Magaya attend son départ vers le Zimbabwe avec ses deux enfants. Elle avait quitté son pays en 2018 avec un passeport valide pour travailler comme employée de maison en Afrique du Sud. Son visa ayant expiré pendant la pandémie de Covid-19, elle n’a pas réussi à régulariser sa situation.
Licenciée brutalement, elle raconte avoir passé une nuit dehors dans le froid avant de rejoindre le camp. Aujourd’hui, son retour est vécu comme un soulagement : « Je suis contente car je rentre à la maison en vie. »
Comme beaucoup d’autres migrants repartant vers le nord, elle affirme ne plus vouloir revenir en Afrique du Sud. « J’ai beaucoup souffert. Je ne veux plus revenir dans ce pays, même pas pour une journée », dit-elle.
Entre ceux qui risquent leur vie pour franchir le Limpopo et ceux qui le traversent en sens inverse, la frontière entre le Zimbabwe et l’Afrique du Sud demeure ainsi le symbole d’une crise migratoire complexe : celle d’un pays qui cherche à reprendre le contrôle de ses frontières, tout en restant une destination économique incontournable pour une région confrontée à la pauvreté et aux crises politiques.