Kédougou : d’anciens orpailleurs impliqués dans un projet scientifique

Le Fongoli Savanna Chimpanzee Project est un programme de recherche fondé en 2001 par la primatologue américaine Jill Pruetz.   -  
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Dans l’extrême sud-est du Sénégal, un projet scientifique pionnier consacré à une communauté unique de chimpanzés offre à des habitants sans formation académique une alternative au travail périlleux des mines d’or artisanales, tout en éclairant d’un jour nouveau l’adaptation de ces primates à la savane.

Dans la région de Kédougou, frontalière du Mali et de la Guinée, l’orpaillage artisanal constitue depuis des décennies l’un des rares moyens de subsistance. Activité éprouvante et dangereuse, la « dioura » a pourtant cédé la place, pour une poignée d’hommes, à un destin inattendu : la recherche scientifique. Michel Tama Sadiakhou, 37 ans, ancien mineur, fait partie de ces parcours singuliers. Depuis 2009, il est impliqué dans le Fongoli Savanna Chimpanzee Project, un programme de recherche fondé en 2001 par la primatologue américaine Jill Pruetz.

Avec quatre autres habitants issus des communautés locales bédik et bassari, dont la plupart ne disposent pas de diplôme secondaire, Michel Sadiakhou observe quotidiennement une communauté d’environ 35 chimpanzés vivant non pas en forêt, mais en pleine savane. Ces primates, baptisés « chimpanzés de Fongoli », présentent des comportements exceptionnels. Les femelles sont notamment les seuls animaux connus à chasser régulièrement à l’aide d’outils, façonnant des lances à partir de branches pour capturer de petits primates, les galagos.

Chaque jour, les chercheurs de terrain suivent un mâle adulte parmi la dizaine que compte le groupe, consignent vocalisations, interactions sociales, alimentation et comportements spécifiques tels que les tambours de soutien, ces battements rythmés sur les troncs d’arbres. Pour Michel Sadiakhou, devenu aujourd’hui chercheur en chef, ces chimpanzés constituent une « deuxième famille ». Lorsqu’il a quitté les mines, il n’en avait pourtant jamais vu.

Son collègue Nazaire Bonnag, 31 ans, a lui aussi renoncé à l’orpaillage après avoir été témoin d’un accident mortel dans une galerie souterraine. La décision de rejoindre le projet a marqué une rupture décisive avec un quotidien dominé par le risque et l’incertitude.

La région de Kédougou demeure néanmoins l’épicentre de l’extraction aurifère traditionnelle au Sénégal : elle concentre 98 % des sites recensés et emploie plus de 30 000 personnes, selon l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD). Paradoxalement, elle figure parmi les zones les plus pauvres du pays, avec un taux de pauvreté supérieur à 65 %. L’essor de l’orpaillage depuis les années 2010 accentue les pressions environnementales : pollution des eaux, déforestation et risques accrus de transmission de maladies humaines aux primates.

Dans ce contexte, les chimpanzés de Fongoli constituent un cas scientifique rare. Ils sont parmi les seuls chimpanzés de savane à s’être acclimatés à la présence humaine prolongée. Les travaux de Jill Pruetz ont mis en lumière leur capacité d’adaptation à des conditions extrêmes : bains dans des mares naturelles pour supporter la chaleur, repos dans des grottes fraîches, comportement étonnamment calme face au feu.

Aujourd’hui dirigé par Dondo « Johnny » Kanté, originaire d’un village voisin, le projet mise sur l’intégration des populations locales pour assurer sa pérennité. En associant anciens mineurs et scientifiques, il suscite un intérêt croissant des communautés environnantes pour la protection de cette espèce menacée. Une démarche qui, au-delà de la recherche, ambitionne de concilier développement local et préservation d’un patrimoine naturel exceptionnel.

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