Soixante-six ans après la fusillade qui fit officiellement 69 morts et au moins 180 blessés à Sharpeville, des survivants et des proches de victimes ont engagé jeudi une action en justice contre l’État sud-africain. Ils demandent notamment l’abrogation d’une loi qui, depuis 1961, empêche les victimes et leurs ayants droit de réclamer réparation pour le massacre, devenu l’un des symboles les plus sanglants de la lutte contre l’apartheid.
Afrique du Sud : à Sharpeville, les survivants réclament justice et réparations, 66 ans après le massacre
À Sharpeville, le souvenir de la tragédie demeure profondément ancré dans la mémoire collective. Lors d’une cérémonie organisée jeudi au mémorial consacré au massacre, des militants ont reconstitué la scène de la fusillade : le corps peint en rouge, plusieurs dizaines de participants se sont allongés sur le sol pour évoquer les victimes fauchées par les balles de la police. À proximité, des chants anti-apartheid ont accompagné les commémorations.
Un autre groupe de manifestants a marché avec des banderoles jusqu’au commissariat de police, lieu de la fusillade, où une minute de silence a été observée.
Le 21 mars 1960, des milliers de Sud-Africains noirs s’étaient rassemblés devant le commissariat de Sharpeville pour protester contre le système des « pass », ces livrets que le régime d’apartheid imposait aux Noirs afin de contrôler leurs déplacements. La police avait ouvert le feu sur la foule. De nombreux manifestants avaient été touchés dans le dos alors qu’ils tentaient de fuir.
Les chiffres officiels de l’époque font état de 69 morts et d’au moins 180 blessés. Des recherches ultérieures, citées par les avocats des plaignants, évaluent toutefois le bilan à au moins 91 morts et plus de 238 blessés.
« Ils doivent tenir leurs promesses »
Parmi les survivants présents jeudi, Abram Mofokeng, aujourd’hui âgé de 87 ans, avait 20 ans lorsqu’il a été blessé. Une balle l’avait atteint au pied, tandis qu’une autre s’était logée dans son dos, où elle se trouve toujours.
Très ému, il a eu du mal à raconter les événements devant sa fille et ses deux petits-enfants, eux-mêmes parfois en larmes.
« Ce que nous attendons, c'est qu'ils tiennent leurs promesses », a-t-il déclaré, rappelant qu'après sa sortie de prison, Nelson Mandela avait inauguré le mémorial et promis une indemnisation de 120 000 rands aux personnes touchées par le massacre.
« Notre intention était de nous livrer pour être arrêtés, car nous n’avions pas de laissez-passer », a également expliqué Mofokeng, décrivant la mobilisation qui avait précédé la fusillade.
Pour les survivants, l'enjeu du recours dépasse désormais largement la seule question financière. Il s'agit aussi de faire reconnaître officiellement des décennies de souffrance et de réparer une injustice demeurée, selon eux, sans réponse.
Une loi contestée devant la justice
Le recours a été déposé contre le président sud-africain ainsi que contre les ministres de la Police et de la Justice. Les avocats demandent en particulier que la législation d'indemnisation adoptée après le massacre soit déclarée inconstitutionnelle et que les survivants et proches concernés puissent constituer un groupe reconnu par la justice afin d'engager des demandes individuelles de dommages-intérêts.
« Cette affaire comporte deux aspects majeurs. Le premier consiste à faire déclarer inconstitutionnelle la loi sur l’indemnisation. Le second consiste à faire reconnaître notre groupe de personnes comme un groupe à part entière afin que nous puissions réclamer des dommages-intérêts individuels », a expliqué Charne Tracey, avocate de Lawyers for Human Rights.
L'organisation affirme vouloir parallèlement ouvrir un dialogue avec le gouvernement sur des réparations jugées appropriées. Mais les plaignants estiment que la procédure judiciaire constitue le seul moyen de contraindre les autorités à prendre leurs revendications au sérieux.
Une tragédie transmise aux générations suivantes
Pour les descendants des victimes, le traumatisme de Sharpeville ne s'est pas éteint avec la fin de l'apartheid. Mpai Chabane, 39 ans, a perdu sa grand-mère, Martha Thinane, dans le massacre. Sa propre mère n'avait alors que quatre ans.
« C’est vraiment triste et déchirant. Ils nous ont enlevé notre grand-mère. Ma mère n’avait que quatre ans lorsqu’elle a perdu sa propre mère », a-t-elle déclaré.
La reconstitution organisée jeudi a ravivé cette mémoire familiale. « Nous ne pouvons pas vraiment l’expliquer, mais j’imagine, si j’avais été là ce jour-là, le chagrin. On nous a dit qu’il y avait du sang partout ici », a-t-elle ajouté, expliquant que la scène reconstituée affectait également les descendants de victimes qui ont grandi sans leurs grands-parents.
« Pour nous, la justice, ce serait une indemnisation, car nous attendons depuis une éternité », a-t-elle résumé.
Un autre survivant, Sello Theodore, 86 ans, a décrit une douleur toujours présente : « J’ai le cœur lourd et endolori. »
Il demande également aux autorités de réhabiliter Sharpeville, township vieillissant dont certains quartiers se dégradent, et de mieux préserver les lieux et la mémoire du massacre.
Un symbole mondial de l’apartheid
Sharpeville est devenu un tournant majeur de la lutte contre le régime de ségrégation raciale. La répression de la manifestation avait suscité une condamnation internationale et contribué à révéler au monde la violence du système d'apartheid.
Après les premières élections démocratiques ouvertes à toutes les races en 1994 et l'arrivée au pouvoir de Mandela, le 21 mars a été institué comme Journée des droits de l'homme, un jour férié en Afrique du Sud.
Mais cette appellation ne fait pas l'unanimité à Sharpeville. Pour Tsoana Nhlapo, 47 ans, guérisseuse traditionnelle et militante née dans le township, célébrer uniquement les droits humains risque d'occulter l'événement historique qui a donné son sens à cette journée.
« Pendant 30 ans après la fin de l’apartheid, nous avons continué à appeler ce jour la Journée des droits de l’homme. Mais cela efface l’histoire de ce qui s’est passé ici », estime-t-elle.
À ses yeux, le nombre de morts et de blessés ne saurait à lui seul rendre compte de l'ampleur du drame. Derrière les chiffres officiels ou les estimations révisées se trouvent des familles privées de leurs proches, des survivants marqués à vie et des générations ayant grandi avec les conséquences de la fusillade.
À Sharpeville, jeudi, les corps peints en rouge étendus sur le sol du mémorial ont ainsi rappelé que, plus de six décennies après les tirs, la bataille pour la reconnaissance et les réparations reste ouverte.