Après une cérémonie organisée dans la forêt des hauteurs de Lama Feing, dans le nord du Togo, une trentaine de jeunes hommes torse nu descendent les sentiers en scandant des chants guerriers. Ils se dirigent vers les arènes où vont se dérouler les Evala, ces luttes traditionnelles initiatiques qui, dans la culture kabyè, symbolisent le passage à l’âge adulte.
Togo : les Evala, un rite de passage au cœur de la tradition kabyè
Chaque année, à la mi-juillet, des milliers de jeunes Kabyè âgés de 18 à 20 ans se soumettent à cette tradition ancestrale dans la région de la Kara, située à plusieurs centaines de kilomètres de Lomé. Pour les participants, l'enjeu dépasse largement celui d'une compétition sportive. « C’est ce dans quoi nous sommes nés, c’est ce que nous avons toujours vu », témoigne Kolon, un lutteur Evalo de 18 ans. « Ça veut dire devenir un homme. C’est une cérémonie pour nous, les Kabyè. »
Le rituel commence par une cérémonie au cours de laquelle les jeunes initiés mangent notamment de la viande de chien, pour la première fois de leur vie, selon Samah Achille Bidiwana, chef du canton de Tchitchao. Ils participent ensuite à un rite au cours duquel ils dansent avec un chien jusqu’à la mort de l’animal, avant que trois petites scarifications soient pratiquées à l’aide de lames près de chaque oreille. Ces marques, réalisées parfois plusieurs jours avant les combats ou la veille, doivent permettre d’identifier les initiés.
« Les scarifications, on les fait ici, près des oreilles : trois lignes, trois lignes, et c’est tout », explique Samah Achille Bidiwana. « Il faut que les gens puissent vous reconnaître grâce à ces cicatrices. »
Le chef du canton associe également la consommation de la viande de chien aux qualités attribuées à l’animal. « Le chien est un animal fort, endurant et rusé. En consommant sa viande, l’initié s’approprie ces qualités », détaille-t-il. Dans l'arène, ces vertus sont ensuite mises à l'épreuve : chaque lutteur observe son adversaire, souvent issu d'un autre village, cherche une ouverture et tente de le faire tomber en saisissant furtivement un bras ou une jambe.
Les affrontements sont rudes et les chutes parfois spectaculaires. Des équipes de secours sont déployées autour des arènes pour dispenser les premiers soins aux blessés, tandis que certains lutteurs doivent être évacués vers les hôpitaux environnants. Dans le public, les supporters encouragent leurs représentants à grands cris et en langue kabyè. « Nos encouragements permettent aux lutteurs de garder le courage jusqu’au bout du combat », estime l’un d’eux.
Au-delà de la confrontation physique, les Evala constituent un mécanisme d’intégration sociale. « En réalité, l’Evala permet de catégoriser et de hiérarchiser la société », explique Tchaa Tidiye, entraîneur de lutteurs du canton de Pya. Avant son initiation, le jeune est considéré comme un « Ehoziè », c’est-à-dire qu’il n’a pas encore franchi le seuil de l’âge adulte et que certaines activités lui restent interdites. Après les Evala, il prend sa place parmi les adultes.
La participation n'est toutefois pas formellement obligatoire. Elle est néanmoins soumise à une forte pression sociale. « On ne force pas un jeune Kabyè à lutter, mais s’il ne lutte pas, surtout s’il est en bonne forme, il fait honte à la société », relève Tchaa Tidiyé. Selon Samah Achille Bidiwana, la tradition veut également qu'un homme ne puisse prendre femme avant d'être devenu Evalo.
Cette transmission intergénérationnelle demeure au cœur de la cérémonie. Venu assister au combat de son fils, Nabede Kpatcha, 56 ans, se dit « très fier ». « Ce que mes parents m’ont montré, il faut que je lègue ça à mon enfant, et lui aussi il va léguer ça à ses enfants », affirme-t-il. Pour les Kabyè, les Evala constituent ainsi à la fois un rite de passage et un héritage culturel appelé à se perpétuer.
La tradition dépasse également le cadre des communautés locales. Plusieurs responsables de haut rang, notamment des ministres et des officiers de l’armée togolaise originaires de la région de la Kara, ont eux-mêmes participé aux Evala. Le président togolais Faure Gnassingbé, au pouvoir depuis 2005, assiste chaque année aux combats et s’adresse aux lutteurs en langue kabyè. Il a lui-même accompli ce rite de passage, comme son père Gnassingbé Eyadéma, qui a dirigé le pays de 1967 à 2005. Selon Tchaa Tidiyé, Faure Gnassingbé est considéré comme « l’un des meilleurs lutteurs de sa génération ».
Conscient de la portée culturelle de cette tradition, l’État togolais souhaite désormais lui donner une reconnaissance internationale. Le gouvernement a engagé des démarches en vue d’une inscription des Evala sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’Unesco, a indiqué le ministre du Tourisme, de la Culture et des Arts, Isaac Tchiakpè. « Le gouvernement togolais nourrit l’ambition de voir les Evala reconnues à leur juste valeur sur la scène internationale », a-t-il déclaré.
Les combats attirent déjà des visiteurs togolais et étrangers, séduits par une manifestation qui conjugue traditions, rites et spectacle populaire. Venue de France pour assister à l’événement, Sandrine Plathey s'est réjouie d'une « belle découverte ».
Cette ouverture au tourisme intervient toutefois dans un contexte sécuritaire plus fragile. Depuis plusieurs années, les violences liées aux groupes jihadistes actifs dans le Sahel voisin affectent l’extrême-nord du Togo et font peser une menace sur le tourisme, alors même que le pays cherche à valoriser des régions réputées pour leurs reliefs luxuriants et leur patrimoine culturel.