Podcast | Guérir ou survivre ? L'horreur de la guerre laisse des cicatrices invisibles

Dans la tête des hommes. Episode 20.   -  
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Dans l'épisode précédent, nous avons évoqué les victimes ou/et témoins des blessures invisibles de la guerre. Nous avons découvert que le stress post-traumatique lié à la guerre est un problème universel. Nous allons maintenant aborder les solutions qui s'offrent à nous.

Dans cette deuxième partie de notre conversation sur les blessures de guerre invisibles, nous nous tournons vers les expériences de nos invités pour trouver des solutions afin d'apprendre à vivre en paix après avoir vu et vécu le pire des conflits armés.

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LES SOLDATS DU LIBERIA : SURVIE ET JUSTICE

Arwa Barkallah : Bonjour et bienvenue dans votre podcast Dans La tête des hommes. Je suis Arwa Barkallah et je suis en compagnie de la journaliste et réalisatrice Maud Salomé Ekilla, qui travaille avec le prix Nobel de la paix 2018, le docteur Denis Mukwege, pour aider les communautés dans les zones de conflit. L’ancien militaire français Sylvain Favière, auteur du livre “Ma blessure de guerre invisible”, est également avec nous. Dans l'épisode précédent, il nous a parlé des victimes ou/et témoins des blessures invisibles de la guerre. Nous avons découvert que le stress post-traumatique lié à la guerre est un problème universel. Nous allons maintenant aborder les solutions qui s'offrent à nous. Dans notre documentaire au Liberia, nous avons découvert que les anciens combattants trouvent un peu d’apaisement en se rencontrant et en échangeant. Bienvenue à tous les deux.

Arwa Barkallah : Comment, dans cette même communauté, que vous disiez se réparer par elle-même, peut-on réintégrer justement les bourreaux de ces personnes qui essayent de se réparer ? Comment est-ce qu'on les inclut dans cette réparation ?

Maud Salomé Ekilla : La justice transitionnelle est un mécanisme très important de reconstruction de sociétés. Pour moi, je dirais que c’est la solution, c'est-à-dire qu'on va proposer évidemment qu'il y ait des poursuites pénales parce qu'il faut absolument qu'il y ait une justice pénale. C'est primordial. C'est important que les auteurs de ces crimes soient jugés et on ne peut pas faire passer la justice après la réconciliation. Il faut vraiment que les choses se fassent dans l'ordre. Les réparations sont aussi un des quatre piliers de la justice transitionnelle ; elles sont primordiales. Elles vont permettre à la victime de pouvoir se réparer. Et puis, il y a toutes ces personnes qui vont devoir être réintégrées dans la société et pour qu'elles puissent être intégrées dans ces communautés où elles ont été les bourreaux de je ne sais pas combien de personnes, la meilleure solution, est vraiment de pouvoir passer par une justice pénale.

Après cela, doivent être organisées des discussions dans la communauté. Des temps de parole durant lesquels, tous ensemble, les gens vont pouvoir se regarder dans les yeux, se dire des choses et peut-être se pardonner. En tout cas, il est vrai que c'est ce qu'on met en avant, mais dans le cas de la RDC, on est toujours en période de conflit et c’est vraiment difficile. À l'hôpital, nous recevons parfois jusqu’à dix femmes par jour. Et ça ne diminue pas, bien au contraire. Il n’y a pas d’accélération au niveau de la justice. Tant qu'il n'y aura pas de mécanismes vraiment impartiaux et forts, une institution judiciaire forte, on ne pourra pas envisager quoi que ce soit d'autre. On ne peut pas parler de réintégration des bourreaux dans la société, donc on ne met pas en place toute cette politique de justice qui va être bien organisée, etc.

Arwa Barkallah : Sylvain, cela vous a-t-il aidé d'en parler avec des camarades dans l'armée et quels outils avez-vous utilisé pour guérir ces blessures invisibles ? Vous-même, diriez-vous que vous êtes guéri ?

Sylvain Favière : Au début, la prise en charge des troubles de stress post-traumatique tournait uniquement autour d’une thérapie avec médecins, psychiatres, psychologues, psychomotriciens. Aujourd'hui, il y a une forme d'entraide organisée par des associations gouvernementales où les victimes sont regroupées entre elles par système de jeux, de réunions. Et je rejoins ce que disait Maud Salomé concernant les réunions de village, notamment. Verbaliser est le premier moyen pour démêler la pelote de laine qui est emmêlée dans son cerveau. Maud Salomé évoquait aussi la danse, les exercices. En fait, il faut reprendre possession de son corps. Et, toujours pour rejoindre ce que disait Maud Salomé, tout cela, c'est possible, bien évidemment, mais à une seule condition, c'est qu'il y ait une forme de reconnaissance des blessures subies par les victimes. Ces trois facteurs-là sont interdépendants et s'il en manque un des trois, il n'est pas forcément garanti qu'il y ait des résultats positifs.

Arwa Barkallah : Voilà comment on aborde justement cette question des réparations quand on a été envoyé par l'État, par une institution en l'occurrence, puisqu'en RDC souvent, ce sont des milices qui tuent ; ce n’est pas forcément une institution. Concernant le coût des réparations, quelle relation peut-il y avoir entre un individu et l'État ?

Sylvain Favière : En France, c'est très facile. Il y a une relation qui est toute établie. S’il est reconnu que l'individu a eu un accident en service, il a cette forme de reconnaissance. Après, j'imagine bien, d'après ce que disait Maud Salomé, que dans les pays comme la RDC ou autres, les moyens ne sont pas les mêmes. Et ces histoires de jugement des bourreaux, je pense que c'est la seule condition pour qu'il y ait une forme de reconnaissance. J'ai bien compris que ce n'était pas quelque chose de simple, là-bas en tout cas.

Arwa Barkallah : Comment et pourquoi avez-vous décidé d'écrire ce livre en rendant publiques vos blessures invisibles ?

Sylvain Favière : En prenant contact avec différents camarades avec qui j'étais, notamment en Afghanistan, je me suis rendu compte qu'on était plusieurs à avoir des symptômes similaires. J'ai pensé que j'avais des collègues qui, eux, n'avaient pas forcément une famille à leurs côtés. Il y a des soldats qui sont célibataires, jeunes, et qui vivent tout seul au quartier, dans une chambre. Ils sont enfermés avec leurs idées noires, seuls. Je me suis dit qu'il n'était pas possible de laisser les gens comme ça. J'ai osé franchir la porte d'un médecin psychiatre. Tout le monde peut le faire. Le stress post-traumatique est une réalité. Il existe des moyens pour essayer de s'en sortir.

Arwa Barkallah : Et du coup, est ce qu'il y a davantage de militaires qui vous en parlent et qui viennent vous voir ?

Sylvain Favière : Le livre est sorti en 2012 et aujourd'hui encore, de temps en temps, je suis mis en relation avec des personnes qui souffrent. J’essaie de les orienter vers des structures de soins et de leur apporter quelques réponses. Quand je posais la question aux médecins psychiatres sur le pourquoi de mon énervement sur tel ou tel sujet, il rapportaient ça à des événements que j'avais vécus et subis. Parfois, c'est une explication toute simple et rationnelle.

Arwa Barkallah : Maud Salomé Ekilla, quels outils la société civile peut-elle utiliser pour se guérir elle-même ? Avez-vous été témoin d'un parcours de guérison réussie, si l'on peut parler de guérison ?

Maud Salomé Ekilla : Je crois qu'il y a des personnes qui arrivent vraiment à se dépasser, à briser ce silence, à aller fouiller au plus profond d'elles-mêmes et à trouver peut-être certaines clés qui vont leur permettre d'aller mieux. Je travaille avec le Mouvement national des survivantes de violences sexuelles en RDC et des personnes qui font un travail sur elles-mêmes depuis plus d'une décennie. Concernant le viol de guerre, c’est une réelle blessure, qui, je pense, ne cicatrise jamais totalement.

Ce que je remarque souvent, c'est qu'il y a des personnes qui peuvent être là et continuer leur vie en essayant de surmonter tout ça. Elles parviennent à réaliser plein de choses et apprennent, grâce à beaucoup de force et de courage, à transformer toutes ces peines, toutes ces douleurs, en une force.

Étant donné que ce genre de situation existe encore, il faut bien que les survivantes puissent prendre la parole et que les victimes s'entraident. On souhaite vraiment que chacun puisse s'approprier ces combats-là, mais il n'est pas rare dans des conférences ou dans les retraites que l'on organise entre survivants, qu’il y ait un pétage de plombs. Une personne est là et va visiblement bien et puis elle tombe et fait une sorte de syncope ; elle perd complètement connaissance et fait une crise. Je travaille pour le docteur Mukwege depuis 2012 et je ne vais pas vous mentir, je n'ai pas d'exemple autour de moi d’une personne qui se serait totalement remise de ce type de traumatisme.

Arwa Barkallah : Donc on survit, mais on ne guérit pas forcément ?

Maud Salomé Ekilla : Exactement. Je pense que le terme de survivantes est vraiment adéquat. C'est un terme qui est revendiqué énormément ici, alors que, par exemple, les femmes survivantes de Colombie refusent d'être appelées comme cela. Elles veulent qu’on les appelle victimes. Je parle en tout cas des femmes avec qui l’on travaille, mais en tout cas, ici en RDC, on utilise vraiment le terme de survivantes. Ces femmes se revendiquent survivantes et cette appellation-là est très importante, parce qu'effectivement, elles sont mortes dans leur chair et elles survivent.

Et elles veulent continuer à se battre et devenir des activistes. Elles veulent lutter contre ce viol utilisé comme arme de guerre et contre tous les conflits en général. Ici, en RDC, elles ont envie d'offrir un avenir meilleur à ces enfants à qui elles ont donné la vie et qui sont issus d’un viol. C’est une force, quelque chose de surhumain qu’elles veulent dépasser. Elles n’en sont même pas conscientes, mais elles ont un courage juste incroyable. Elles se disent : “Je n'ai pas le choix. En fait, je n'ai pas d'autre choix que d’avancer et de construire cette société et je vais me dépasser.”

Arwa Barkallah : Vous rappelez-vous d'une anecdote en particulier ? D'un patient qui est venu vous voir et qui aujourd'hui a fait le même parcours que vous ? Diriez-vous que vous êtes un survivant aussi ?

Sylvain Favière : Je ne dirai pas survivant parce que je ne pense pas avoir eu un degré de blessures aussi important que ces femmes dont parle Maude Salomé. Je dirais plutôt que j'ai apprivoisé ma blessure. En fait, sans être un survivant, j'ai survécu au risque de mourir par des attaques à l’arme légère ou des tirs de mortier, de roquettes. J'ai survécu littéralement sur ce terrain-là. Mais oui, je connais une personne, qui est devenue un très bon ami aujourd'hui, et dont l’épouse m’avait contacté quand il était en détresse. Il avait pleinement conscience qu'il était dans ce schéma de stress post-traumatique, mais il n'avait pas encore franchi le pas vers une thérapie. Et grâce à mes mots, cet ami a avancé, un peu comme moi j'ai avancé et petit à petit, il est arrivé à dépasser son traumatisme, en tout cas, il peut vivre avec sans que cela ne le handicape.

CREDITS:

Vous écoutez Dans La Tête des Hommes. Si vous ne connaissez pas encore ce podcast, je vous invite à découvrir nos épisodes sur les maris qui ont racheté leur honneur au Burundi ; le dilemme des homosexuels au Sénégal ; les enfants traumatisés du Lesotho ou encore les héros déchus du Liberia. Tous les hommes en Afrique se battent contre le carcan des règles strictes et les stéréotypes de genre. Venez faire un tour sur notre site pour découvrir nos autres contenus originaux, nos vidéos et tribunes.

Production :

Arwa Barkallah à Dakar, Sénégal.

Marta Rodriguez Martinez, Naira Davlashyan et Lillo Montalto Monella à Lyon, France.

Lory Martinez à Paris, France.

Clizia Sala à Londres, Royaume-Uni.

Conception de la production : Studio Ochenta.

Thème musical : Gabriel Dalmasso.

Rédacteur en chef : Yasir Khan.

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