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Côte d'Ivoire : Bouaké, l'arbre qui cache la forêt ?

Côte d'Ivoire : Bouaké, l'arbre qui cache la forêt ?

Côte d'Ivoire

Bouaké, la deuxième ville de Côte d’Ivoire, n’est plus que l’ombre d’elle-même. Autrefois belle et fière avec son carnaval et son usine de pagnes, entre autres, la ville ressemble aujourd’hui plus à un camp retranché, où les mutins sont les véritables faiseurs de loi. Mais il y a plus inquiétant encore ; la ville serait-elle l’arbre qui cache la forêt de futures violences dans le pays?

Le carnaval de Bouaké n’est plus qu’un lointain souvenir. L’usine de pagnes, qui faisait autrefois le bonheur des investisseurs et des employés, ressemble à présent à un champ de mauvaises herbes. L’on peut même lire sur une pancarte touristique tournée en dérision “Bouaké, son carnaval, ses pagnes, ses casernes, ses mutins, ses caches d’armes…”

En effet, Bouaké, l’ex-capitale de la rébellion reste toujours sur des braises, sept ans après la fin officielle de la crise politico-militaire. Les soldats, mutins pour la plupart, sont très présents dans les rues de la ville. A eux, s’ajoutent des gendarmes, des policiers et des douaniers, presque tous en colère pour cause de revendications pécuniaires. La tension y est très palpable.

Le climat sécuritaire a pesé sur le développement. La démilitarisation aurait un impact économique fort. Il y a un fort chômage des jeunes et des femmes, alors que chaque coup de feu tiré, c'est un investisseur qui s'enfuit !

Pour avoir une idée de l’ampleur de la situation, la ville, située au centre de la Côte d’Ivoire et occupée par les rebelles de 2002 à 2011, compte un nombre important de casernes ; pas moins de dix, dont deux qui restent inoccupées.

Ex-capitale des rebelles, nouvelle capitale des mutins

Les anciens rebelles des Forces nouvelles, aidés, entre autres, par l’armée française et qui ont porté à bout de bras le président Alassane Ouattara au pouvoir, sont aujourd’hui en conflit avec le pouvoir de ce dernier. Recrutés pour la plupart d’entre eux dans les rangs de l’armée ivoirienne, ils se sont mutinés en janvier et mai de l’année dernière, Bouaké étant le centre névralgique de leurs actions. A ce titre, un ancien rebelle (qui a requis l’anonymat) s’amuse à lancer un “rebelle un jour, rebelle toujours”.

Le bras de fer entamé par les mutins s‘était soldé par une victoire des mécontents ; 12 millions de F CFA (18.000 euros) pour chacun d’entre eux. Malgré ce geste des autorités ivoiriennes, la partie n’est pas gagnée pour autant. Les divisions persistent ente ex-rebelles et soldats de l’armée régulière, qui se sont affrontés pendant la guerre.

Afin de mettre fin à ces tensions, une profonde et improbable réforme de l’armée a été entamée par l’administration Ouattara. Réforme qui consiste à rassembler les ex-rebelles et leurs ennemis d’hier, les soldats de l’armée régulière, au sein d’une seule et unique armée. Un pari qui s’avère très aléatoire.

Pour sa part, Nicolas Djibo , maire de Bouaké, se vaut catégorique : “il faut évacuer l’effectif militaire de Bouaké”. Le maire souhaite une exploitation adéquate des vastes terrains militarisés.

Des solutions qui s’avèrent inefficaces

“Le climat sécuritaire a pesé sur le développement. La démilitarisation aurait un impact économique fort. Il y a un fort chômage des jeunes et des femmes, alors que chaque coup de feu tiré, c’est un investisseur qui s’enfuit !”, déplore M. Djibo.

Le régime en place, soucieux de garder un œil sur la forte présence des mutins à Bouaké, a installé dans la ville une caserne du Centre de coordination des décisions opérationnelles (CCDO), un force police-gendarmerie composée de 300 hommes et a même ouvert une antenne des Renseignements généraux.

Le geste des autorités en direction des mutins n’a pas réussi à régler le problème. A cet effet, en janvier de cette année, la caserne du CCDO a été attaquée par des soldats qui venaient “pour faire la peau” à un chef du Centre de coordination.

Ce raid des hommes en arme n’est pas passé inaperçu ; murs criblés d’impacts de balle, salles calcinées et bien plus encore. L’attaque n’a pas fait de mort. Le principal visé, un officier, avait réussi à échapper à ses assaillants grâce à un trou dans le mur par lequel il s‘était faufilé.

Selon la version des autorités, il ne s’agissait pas d’un problème d’ordre national, mais d’une banale affaire de… femme infidèle. D’après une source sécuritaire française (qui a elle aussi requis l’anonymat), “comme si c‘était plus acceptable… Quand les soldats ont un problème, ils sortent les armes et tirent. C’est plus qu’inquiétant pour l’avenir”.

Côté mutins, on brandit plutôt la thèse du ras-le-bol face à une injustice présumée orchestrée par cinq éléments du CCDO. Injustice qui se caractériserait par le vol, l’extorsion et le racket. “Les cinq sont partis, on cohabite sans problème aujourd’hui avec le CCDO.”, disent les mutins.

Pourtant, aux dires d’un Bouakéen qui a préféré s’exprimer sous cape, “certains soldats vivent sur le dos de la population”.

Un élément du CCDO affirme que ‘‘la querelle de personnes est passée. On fait notre job. Notre boulot, c’est le banditisme et la délinquance. Pas les mutins”. Avant de tout même reconnaître que ‘‘la situation est calme dans la mesure où c’est Bouaké. Tout ici prend des proportions que ça ne prendrait pas ailleurs”.

2020, année électorale dans le viseur des mutins

Hervey Delmas Kokou, directeur d’Amnesty International Côte d’Ivoire, est ouvertement pessimiste : “une des raisons de tout ca, c’est l‘échec du DDR (plan post-crise Désarmement, démobilisation, réinsertion). Il y a beaucoup d’armes dans cette zone. Ca peut exploser à tout moment.” Et l’homme d’ajouter qu’‘‘il n’est pas rare que ça crépite le soir à Bouaké. On circule peu sur les routes après 18 h, en raison des coupeurs de route”.

Delmas Kokou semble malheureusement avoir raison, si l’on se réfère aux propos tenus par certains anciens rebelles. L’un d’entre eux ne fait pas d’ombre sur sa frustration : ‘‘on nous avait promis des meilleures conditions de vie, de meilleurs salaires, de l’avancement, d’augmenter les primes par enfant. Il n’y a rien.” Un autre, faisant semblant de tirer en l’air avec son pouce et son index, va encore plus loin : “ça va bouger encore. En 2020, il y aura du boulot !”

Justement, 2020 est est une année électorale en Côte d’Ivoire, avec l’organisation de la présidentielle. Cette année marque en principe la fin de l‘ère Ouattara, qui effectue son second et dernier mandat à la tête de la première puissance économique francophone d’Afrique de l’Ouest. Mais le président ivoirien entretient un étrange mystère sur l‘éventualité d’un troisième mandat et ses hommes se livrent à une guerre de succession qui ne dit pas son nom.

“Ce qui se passe en ce moment, ce n’est rien de bon. Troisième mandat de Ouattara? Bédié? Gon Coulibaly ? Tous des vieux ! On veut des jeunes. Y en a marre ! On a porté Ouattara au pouvoir, on peut l’enlever.”, menace un mutin.

Lorsque la question lui est posée quant à un soutien en faveur de Guillaume Soro, ancien chef de l’ex-rébellion et actuel président de l’Assemblée nationale (à qui l’on prête des intentions présidentielles), le mutin arbore un inquiétant sourire, pas plus.

Pour rappel, Souleymane Kamaraté Koné, alias ‘‘Soul to Soul’‘, directeur de cabinet de Guillaume Soro, est incarcéré dans le cadre de l’affaire dite de la cache d’armes à Bouaké. Des armes auraient été retrouvées à son domicile.

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